L’Arabie Saoudite, aujourd’hui plus que jamais, est source de réactions mitigées. D’un côté, les états importateurs d’hydrocarbures ne cessent de consolider leur alliance avec la nation pétrolifère. De l’autre, l’outrage public ne va qu’en s’augmentant, à l’international comme dans les limites d’un territoire rendant la protestation pourtant bien difficile. En sont le douloureux rappel la récente décision de Riyad de requérir la peine de mort à l’encontre de cinq militants des droits de l’homme (1), et l’assassinat de Jamal Khashoggi, le journaliste saoudien kidnappé puis tué dans le consulat saoudien à Istanbul dans des circonstances encore peu claires (2).

Mohammad bin Salman al Saoud, plus connu sous l’acronyme MBS, disposait pourtant d’un état de grâce depuis sa nomination en tant que prince héritier et leader de facto de la dynastie Saoud. Jeune (à peine trente-trois ans), dynamique, progressiste, MBS semblait avoir toutes les qualités d’un leader réformateur dont le besoin se faisait de plus en plus ressentir dans un pays où plus de cent cinquante personnes ont été exécutées en 2016 (3) et qui, pourtant, chapeautait le Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU il y a seulement trois ans de cela.

Alors, MBS est arrivé, et, pendant un instant, les manifestations contre le hijab, voile capillaire musulman, ont semblé s’essouffler alors que la population saoudienne, contrairement aux Yéménites ou aux Syriens, semblait se libérer. Le débat a pris une autre tournure. Aux condamnations virulentes se sont succédées les louanges d’un pays plus occidentalement évolué qu’il n’y paraissait, un pays où un mariage sur deux finit en divorce, un pays où la grande majorité de la population a moins de trente-cinq ans. Et même, enfin, et surtout, avant tout et de façon proéminente, un pays où les femmes peuvent enfin conduire. Mais avant de s’enthousiasmer prématurément, il est temps, tout comme l’Arabie Saoudite, de faire quelques pas en arrière.

LE MIRAGE SAOUDIEN

Le Roi Salman et son fils, Mohammad bin Salman au Conseil du Royaume (Bandar AlGaloud/Saudi Kingdom Council)

MBS ne fût pas le premier prince héritier choisit par le Roi Salman, son père et actuel Roi du Royaume saoudien, mais le troisième. Il succède à Muhammad ben Nayef, qui était à sa place pendant près de trois ans et qui est tombé en disgrâce à la suite de l’empêtrement saoudien au Yémen. Beaucoup plus jeune que n’importe quel autre successeur potentiel, il envoie un message clair. L’Arabie Saoudite est prête au changement.

Le fonctionnement du Majlis al-Chourra, organe composée de cent cinquante membres ayant l’initiative législative, se métamorphose en acceptant d’inclure les femmes. La mouttawa, la police religieuse, est mise au pas, les femmes passent derrière le volant, et quatorze d’entre elles sont élues aux municipales. En voyage officiel, MBS multiplie les déclarations rassurantes, et redore l’image d’un pays où la monarchie est encore amatrice de palaces eux déjà bien dorés, comme le  »château Louis XIV » que le prince héritier a récemment acquis au sud de Paris pour quelques deux cent soixante-quinze millions d’euros, en faisant ainsi la maison la plus chère du monde.

Et pour cause, MBS dispose d’un précieux allié à ses côtés, les experts de la communication  »à la française », Publicis (4). Le même Publicis qui dispose, à la tête de son Conseil de surveillance, d’Elisabeth Badinter, philosophe féministe ouvertement hostile au port du voile (5). D’autant plus que MBS n’est pas le premier à encourager les réformes en faveur des femmes du pays, le mouvement ayant commencé sous le règne du Roi Abdallah (2005 – 2015). Mais, MBS ne se limite pas à la cause féminine et porte ses réformes dans les sphères économique et financière également, encourageant la privatisation de Petrobras, la société pétrolière nationale, et imposant un tour de vis sur la corruption.

Une monopolisation du pouvoir risquée

Tout cela, MBS y arrive grâce à une monopolisation du pouvoir sans précédent dans l’histoire récente de l’Arabie Saoudite. Il n’est pas que prince héritier, il est aussi à la tête du Conseil de l’Economie et des Affaires, Ministre de la Défense et Premier ministre. Quelques jours après son arrivée au pouvoir, il enferme deux cents princes, hommes d’affaires et anciens ministres dans une geôle dont la cruauté n’a d’égale que son infâmie ; Le Ritz-Carlton de Riyad. Sous le couvert d’une lutte contre la corruption justifiant la prise d’otages, MBS soutire quatre-vingt-huit milliards d’euros et s’attire les foudres de nombreux dirigeants saoudiens (6).

Outre MBS lui-même, la prise de pouvoir actuelle s’étend à sa famille proche. En effet, l’Arabie Saoudite décentralise les pouvoirs exécutifs et judiciaires à des gouverneurs placés dans chaque commune. Chacun d’entre eux est un successeur d’Ibn Saoud, fondateur du pays tel que nous le connaissons aujourd’hui. Celui-ci a assuré sa succession. A sa mort, il dispose d’environ cinquante héritiers potentiels. De chacun de ses successeurs découle une faction, plus ou moins puissante. A la tête du pays se trouvent plusieurs factions, entraînant ainsi de nombreux jeux de pouvoirs entre les plus puissantes. Si le gouvernement se refuse à donner des chiffres officiels, les descendants Saoud frôleraient les mille enfants, homme et femmes confondus. Pour garantir la stabilité du pouvoir central et éviter les trop nombreux conflits internes, Fayssal, roi de 1964 à 1975, nomme en prince héritier non pas l’un de ses fils mais un jeune éphèbe d’une faction adverse. Le partage du pouvoir est ainsi fait depuis 1975, ce qu’a respecté le Roi Salman en nommant ses deux premiers successeurs, Moukrine ben Abdelaliz et Mohammed ben Nayef. C’est la nomination de MBS qui cependant pose un problème. Celui-ci est en effet le troisième fils du Roi, et appartient donc à la même faction. Indubitablement une première depuis 1975, cette nomination a de quoi faire jaser. A ce sujet sans surprise, le pouvoir reste silencieux. La protestation elle-même reste bien peu vocale, à l’exception notable de la récente intervention d’Ahmed bin Abdulaziz, frère du prince héritier, qui a désolidarisé dans ses propos le clan al Saoud. Avec l’ampleur que l’affaire Khashoggi prend, le pouvoir de MBS ne s’en trouve que davantage fragilisé, et il est aujourd’hui envisageable qu’à la mort de son père, il n’obtienne pas le consensus nécessaire de la famille pour atteindre réellement le pouvoir (7).

Le clergé wahhabite omniprésent

Mais la protestation peut surtout être attendue dans l’autre grande source de pouvoir saoudienne, le clergé wahhabite. Celui-ci, intimement lié au pouvoir central depuis la création de l’Etat saoudien, a tendance à s’occuper de la sphère publique, pour laisser la sphère privée aux Saoud. Ainsi, c’est le clergé wahhabite qui gère les écoles, et qui bien sûr, a la mainmise sur toute question un tant soit peu religieuse, comme, entre autres, le mariage.

Fondé par Mohammad Ibn al Wahhab au XVIIIème s., le wahhabisme relève de l’école sunnite des hanbalites, et se caractérise originellement par une ligne politique qui pourrait être qualifiée pour le moins de sévère. Ils choisissent en effet une interprétation extrêmement stricte du Coran, et de façon aujourd’hui gênante, justifient l’expansionnisme musulman par le djihad. C’est pour se détacher du terme  »djihadiste » que MBS qualifie sa ligne religieuse  »d’Islam du Juste Milieu » (8). Mais comment oublier que les wahhabites sont adeptes du sahwa, réveil de la religion musulmane effectué en accord avec les Frères musulmans ? C’est pourtant ce qu’essayent les actuels dirigeants saoudiens, en se détachant en public des Frères musulmans dont l’influence reste cependant cruciale, et qui le fût déjà auparavant dans d’autres pays comme l’Egypte de Nasser. Ces derniers avaient en effet acquis une place importante au sein du pouvoir égyptien, notamment par le biais de l’intellectuel islamiste, Sayyid Qutb, avant d’être désavoué par le Président Nasser (9). Nombreux sont ceux qui ont alors fuit vers l’Arabie Saoudite, qui offrit un refuge à l’islam radical qu’ils proposaient. Aujourd’hui pourtant, les Frères Musulmans soutiennent, par une interprétation moderne de l’œuvre de Qutb, une partie d’un djihad conquérant, et donc embarrassant, bien qu’ils ne se placent pas en soutien direct de l’Etat islamique autoproclamé.

Il ne faut cependant pas oublier que la grande qualité du wahhabisme est son adaptabilité. C’est une école de pensée qui n’a jamais véritablement réussi à s’exporter en dehors du territoire saoudien, et dont la survie est inextricablement liée à son pays natal. De l’autre côté, le pouvoir central trouve en le wahhabisme une immense source de soft power, puisque le pouvoir wahhabite est aujourd’hui synonyme de la Mecque, dont l’importance à l’étranger ne peut être reniée. C’est d’ailleurs lors de la prise de celle-ci que le wahhabisme a d’abord montré ses capacités d’adaptabilité, en adoucissant sa ligne de conduite pour tolérer les pèlerinages d’écoles de pensées qui lui sont hostiles, notamment les chiites (10). Depuis, le wahhabisme ne cesse de faire preuve de tolérance face aux lubies gouvernementales, comme elle l’avait fait au début des années 2000, dans le simple but de rester au pouvoir. Car c’est dans les moments où le gouvernement s’affaiblit que le wahhabisme revient à l’assaut. Il est ainsi revenu à l’assaut en 2007 suite à la crise financière globale, pour adopter une ligne plus dure que jamais et contrer ainsi un éventuel Printemps Arabe en Arabie Saoudite. Encore une fois, le clergé saoudien laisse couler quelques réformes, comme le permis de conduire pour les femmes (qui ont toutefois encore besoin de l’autorisation de leur mahrâm, tuteur masculin, pour l’obtenir) dans le simple but de rester au pouvoir et éviter tout conflit avec le pouvoir central. C’est lorsque celui-ci sera affaiblit que les réformes reculeront. En témoigne un droit finalement extrêmement rigide et exempt de majeures évolutions depuis sa création.

Le pouvoir wahhabite se manifeste également par le biais des qadis, juges itinérants suppléant à la justice des Saoud (11). Cohabitent ainsi deux systèmes judiciaires et législatifs en un même pays. Deux systèmes profondément ancrés qui doivent se supporter pour garantir leur survie mutuelle.

En découle alors un MBS bien plus radical qu’il n’y paraît, en accord avec le clergé mais aussi avec ses prédécesseurs qui ont amorcé une vague de réforme légère, à ceci près que MBS est lui bien plus adepte de la communication flamboyante. Les souvenirs de Nasser en Egypte ou de Mohammad Reza Pahlavi en Iran ne sont que trop lancinants. C’est en effet sous le prétexte d’une occidentalisation prématurée que ces deux leaders charismatiques ont, du moins en partie, été renversés. A vouloir trop réformer trop vite, le pouvoir central ne peut que s’effondrer. Mais voilà, sa technique comme son image s’effrite, et le nuage de fumée se dissipe pour ne laisser apparaître qu’un leader peu transigeant, terriblement répréhensif de l’opposition, aux réformes trompe l’œil. Et surtout, c’est un leader dont les soutiens semblent disparaître de plus en plus à l’intérieur de son pays, avec le limogeage de deux proches du prince héritier, le général Ahmed al Assiri, par ailleurs fortement impliqué dans le conflit yéménite, et Saoud al Qahtani, responsable de la communication de la couronne suite à l’affaire Khashoggi. C’est donc une politique intérieure d’une fragilité croissante que le prince mène. A force de marcher sur des œufs, MBS semble plutôt courir à sa perte.

L’INFLUENCE SAOUDIENNE MISE EN BRANLE

Un enfant marche avec sa bicyclette dans le district de Sukari à Alep le 13 novembre 2014 (AFP)

Depuis sa création, l’Arabie Saoudite apparaît comme un acteur clé de la géopolitique moyen-orientale. Soutenue d’abord par les anglais, puis, suite à la décolonisation de la région, par les Etats-Unis, le royaume a pu étendre son influence outre les frontières religieuses, outre les mentalités, pour porter atteinte à l’intégrité physique de nombreux pays. Cette implication, au fil des années, ne va que grandissante. Aujourd’hui, MBS est à la tête d’un pays présent en Syrie mais, aussi et notamment, au Yémen, les deux théâtres des pires catastrophes humanitaires de la région.

Un piteux soutien en Syrie

En Syrie, MBS prend la succession directe de la ligne belliqueuse adoptée par Bandar ben Sultan, ancien chef des services de renseignement étrangers, qui avait vu en l’escalade du conflit une question personnelle (12). C’est ce dernier qui avait en effet choisi d’impliquer l’Arabie Saoudite dans le conflit syrien, par le biais d’un soutien fort à Jaych al Islam, groupe rebelle radicalement religieux créé en 2011 par Zahran Allouche, grand allié du royaume jusqu’à sa mort en 2015. Jaych al Islam est aujourd’hui l’un des plus puissants groupes rebelles du pays, bien que cette puissance doit être relativisée grandement, les rebelles étant depuis longtemps maintenant en position minoritaire face à la coalition formée derrière Bachar el Assad par l’Iran et la Russie notamment, sans oublier la force armée kurde qui ne va pas en reculant, au grand dam de Recep Tayip Erdogan, le leader turc.

Ce soutien-là s’effiloche. D’abord, en choisissant Jaych al Islam, l’Arabie Saoudite espérait mener une fronde contre al Quaïda, l’Etat Islamique autoproclamé et le régime de Bachar el Assad. Mais mener l’attaque contre ceux-ci implique inévitablement de jouer sur le terrain des Kurdes, qui eux pourtant, sont considérés comme terroriste par un autre acteur majeur de la région, la Turquie. Là où le groupe rebelle aurait pu soutenir un rôle majeur aurait été dans les grandes villes prises par les groupes islamiques radicaux qui leur sont hostiles, à Damas, Homs et Alep, il n’a que pâlit face à l’intervention de l’armée nationale qui a fini par reprendre toutes les grandes villes. Mais voilà, à force de bombardement de la coalition saoudienne alliée des Occidentaux comme de l’armée syrienne, les trois sont détruites, réduites au niveau de ruines. Quand bien même cela ne suffisait pas, elles ont été libérées par le régime syrien, et donc par l’ennemi principal auquel l’Arabie Saoudite devait faire face dans cette guerre d’apparence, l’Iran. Le bilan est désastreux. La Turquie se montre de plus en plus hostile face à l’Arabie Saoudite suite à cette intervention, son image à l’international s’en trouve détériorée par des bombardements à répétition, al Quaïda est loin d’être battu, la gloire de la bataille contre l’Etat Islamique autoproclamé revient à la coalition occidentale plus qu’à l’Arabie Saoudite elle-même, le Qatar, le seul autre allié de Jaych al Islam entretient maintenant des relations envenimées avec le royaume saoudien, et l’Iran et la Russie semblent sortir victorieux des pourparlers où la remise en question du pouvoir el Assad n’est plus à l’ordre du jour.

Une implication mise en branle au Yémen

Si cela ne suffisait pas, MBS a également adopté une ligne d’attaque véhémente dans le cadre du conflit yéménite. En cela, il prend le relais de l’ancien prince héritier, Muhammad bin Nayef, instigateur de cette implication depuis mars 2015. Cela a eu pour effet de lui coûter son poste, mettant ainsi MBS aux commandes. Et pourtant, ce dernier continue de s’enliser dans un conflit qui, en plus de s’éterniser, semble devenir l’une des pires catastrophes humanitaire des temps récents.

L’intervention saoudienne trouve sa source dans le soutien que le royaume offrait depuis longtemps à Ali Abdallah Saleh, à l’époque à la tête du Yémen. Mais au début de l’année 2015, les rebelles houtistes, chiites et soutenus par l’Iran, le renversent. L’Arabie Saoudite se trouve alors dans un dilemme, face au choix de perdre une grande zone d’influence à ses propres portes, ou de s’empêtrer dans un conflit qui, dès le début, paraissait d’une complexité trop prégnante pour justifier une quelconque intervention (13). Saleh est assassiné en 2012, et lui succède Abdrabbo Mansour Hadi qui depuis, n’a pas su imposer son pouvoir dans le pays.

Trois ans après, le choix de l’Arabie Saoudite de s’impliquer au Yémen paraît lui aussi désastreux. Sans surprise, le conflit s’est enlisé. Mansour Hadi n’est toujours pas rentré dans son pays déchiré par le conflit, les Houtistes tiennent bon face à l’armée saoudienne alors même qu’ils partaient d’une situation défavorable et l’image de l’Arabie Saoudite s’en trouve encore entachée. L’Iran en contrepartie, semble tenir relativement ses bases et assoit sa présence aux portes du royaume saoudien. Dans ce Vietnam oriental, l’issue est incertaine, mais la guerre des idées semble déjà perdue pour l’Arabie Saoudite.

Les conflits par procuration irano-saoudiens

En effet, derrière ces deux conflits se cache peu discrètement la présence handicapante de l’Iran, grand ennemi de l’Arabie Saoudite dans la religion. Les deux pays sont opposés religieusement, le Royaume étant de confession musulmane sunnite, la République islamique étant de confession musulmane chiite. Les deux font partie des plus grands protecteurs d’hydrocarbures au monde. Mais surtout, dans une période où MBS a pour mission de redorer l’image de son pays, l’Iran apparaît, à bien des égards, plus adapté aux vues occidentalo-centrées du progrès.

Contrairement au Royaume saoudien, l’Iran est une république démocratique, où le président, d’après un panel de candidats préalablement choisi par le Guide suprême l’Ayatollah Khomeini, est élu au suffrage universel. Là où l’Arabie Saoudite trahit un système juridique trop complexe pour ne pas être arbitraire, l’Iran est régi par un corpus important de lois, dont certaines particulièrement répréhensives certes, et des institutions précises et immuables au changement politique. Les lois elles-mêmes sont souvent, depuis la Révolution islamique de 1979, d’inspiration religieuse. Mais, en Arabie Saoudite, la religion fait office de source directe de loi. Cela veut donc dire qu’elle n’a pas besoin d’être retranscrite dans l’ordre juridique pour être invocable au cours d’un litige, ou pour être opposable aux justiciables. La sharï’ah (loi religieuse) a cela de caractéristique qu’elle est extrêmement rigide, car dirigée par l’interprétation coranique de l’Ecole à laquelle le Gouvernement appartient, soit l’Ecole hanbalite, l’une des quatre madhhabs (école de pensée religieuse), dont le théoricien principal, Ahmed bin Hanbal est mort en 855. Dans la division chiite en contrepartie, la loi coranique est interprétée par le Guide suprême au pouvoir, soit l’Ayatollah. Cela n’empêche pas une rigidité induite par la simple présence d’une instance religieuse, mais le facteur humain permet lui une évolution bien plus grande que celle que l’Arabie Saoudite, qui ne peut être qu’une évolution d’apparence, une évolution lente dictée par les besoins urgents de la conjoncture.

Face à tout cela, les Etats-Unis s’étaient progressivement désolidarisés de l’Arabie Saoudite. Mais ça, c’était avant. Une fois arrivé au pouvoir, Donald Trump a renouvelé ses louanges envers le royaume, lui assurant un soutien indéfectible. Preuve de cette volonté, il s’était immédiatement retourné contre l’Iran, allant jusqu’à envoyer voltiger ses engagements internationaux envers la République islamique au début de l’année 2018. Mais même Trump a dû se résigner à condamner publiquement MBS pour l’assassinat de Khashoggi.

Les différents Etats de l’Union européenne sont eux restés plus neutre dans ce conflit interétatique. Face à la pression américaine de taxer outre mesure tout société effectuant des échanges avec l’Iran, bien souvent, les entreprises ont plié. Mais, la création d’une entité spécifique pour commercer avec la République islamique annoncée par Federica Mogherini, cheffe de la diplomatie de l’Union européenne, en septembre de cette année semble annoncer un revirement de ces pays pour se rapprocher de l’Iran, indubitablement au détriment de l’Arabie Saoudite qui s’en retrouverait alors délaissée…

LA RESPONSABILITE DE LA FRANCE

Un selfie avec Saad Hariri, Premier ministre libanais, et Mohammad bin Salman al Saoud pris le 10 avril 2018 (compte twitter de Saad Hariri)

Dans une approche géopolitique moderne, l’Arabie Saoudite de MBS ne saurait donc être différenciée de l’Iran de Khamenei et Rohani, respectivement Ayatollah et le Président de la République. Leur duel s’impose comme étant une des sources majeures de conflit au Moyen-Orient, et leur position aussi bien dans la conscience commune que dans le commerce international ne saurait tolérer une approche neutre de la part des pays qui entretiennent des relations avec eux. Il s’agit dès lors de s’intéresser plus amplement à la position que la France a choisie.

Indubitablement, Emmanuel Macron a décidé de se placer en soutien de l’Arabie Saoudite, comme il a pu encore le montrer lors de son dernier déplacement à Bratislava, et il n’est pas le premier.  »C’est de la pure démagogie de dire  »il faut arrêter de vendre des armes », ça n’a rien à voir avec l’affaire Khashoggi » (14). Ce sont en ces propos que le Président de la République s’est exprimé le 26 octobre, allant ainsi à l’encontre de la position de son homologue allemande. Depuis neuf ans, c’est onze milliards d’euros de commandes militaires qui ont été passés en France pour le compte du royaume saoudien (15), un fait qui ne saurait être contesté par les dires d’un Président de la République soucieux d’éviter le sujet. Pourtant, le soutien qu’il formule ainsi à l’Arabie Saoudite peut paraître peu judicieux à bien des égards.

Comme il a pu être montré amplement, l’Arabie Saoudite est en phase de changement, non pas du fait direct de MBS, mais du fait de la véritable révolution intérieure que ses nombreuses actions maladroites risquent de susciter. Le pouvoir central est aussi bien déstabilisé par les nombreux conflits dans lesquels il s’embourbe que par les protestations intérieures qu’il induit, que ce soit à cause de l’affaire du Ritz-Carlton ou encore à cause du cas Khashoggi. De là, sur la scène internationale, l’Arabie Saoudite apparaît de plus en plus esseulée, et le navire semble bien sombrer. Les évictions se rapprochent de plus en plus dangereusement de MBS, que même le pouvoir interne se sent prêt à critiquer. Pour autant, la succession de MBS s’avère bien douteuse, et pourrait résulter en un revirement total, en protestation à une technique de modernisation qui n’a que peu marché. La porte serait dès lors ouverte pour les responsables wahhabites, qui pourront, au mieux, réaffirmer leur pouvoir, au pire, réinstituer un véritable pouvoir religieux publiquement prédominant. De manière croissante donc, l’Arabie Saoudite apparaît comme étant un îlot d’instabilité sur la scène orientale.

L’Iran en contrepartie, n’est pas exactement stable pour autant. Bien que le pouvoir religieux y soit bien installé, il reste relativement récent, puisque ne découlant que de la Révolution islamique de 1979, qui n’a pu prendre effet qu’après la longue guerre Iran-Irak qui a pris fin en 1988. Trente ans qui ont donc permis au pouvoir de se confirmer, mais qui a aussi laissé la place à la protestation à l’intérieur du pays. La protestation est toutefois ici bien plus visible, et ne peut aller qu’en diminuant au fur et à mesure que le sentiment anti-américain grandit face à un Donald Trump peu coopérant avec la République islamique (17), et que les sentiments bienveillants envers une Union européenne, qui permettra potentiellement un renouveau de la situation économique iranienne, grandissent.

L’Iran est toutefois, comme l’Arabie Saoudite, trop grandement impliqué dans des conflits moyen-orientaux qui ne vont pas en diminuant en intensité. Cependant, quand bien même un consensus serait émis, ce qui ne résulterait pas en une victoire claire de l’Iran, la victoire morale de l’Iran paraît claire. Tout comme dans la guerre Iran-Irak, la République islamique partait perdante, et se trouve aujourd’hui dans une position de négocier, une position de quasi-égalité dans la sphère internationale, notamment permise par un soutien russe important. L’amélioration est nette, alors même que l’Arabie Saoudite semble avoir perdu bien du terrain. Pour autant, l’Iran reste encore trop impliqué dans ces conflits pour pouvoir susciter une quelconque sympathie à l’international, d’autant plus que ces conflits sont un véritable gouffre financier, aussi bien pour l’Iran que l’Arabie Saoudite.

La France, en tant qu’acteur majeur de l’Union européenne, a l’opportunité de devenir le véritable pivot de la position européenne. Encore faut-il qu’elle choisisse d’assumer une position claire dans ses relations avec l’Arabie Saoudite et l’Iran. Pour l’instant, le Président de la République semble avoir choisi la solution court-termiste en favorisant les contrats passés avec l’Arabie Saoudite. Cela se comprend par la réaction que l’Arabie Saoudite a eu face au Canada qui aujourd’hui se retrouve esseulé dans la protestation (16), alors que l’Espagne (18) a dû se plier à Riyad sur la livraison initialement annulée suite à l’affaire Khashoggi. Pourtant, si la France veut assumer un rôle de leader dans l’Union européenne, elle se doit d’adopter une position forte dans le conflit, une position marquée qui lui permettrait de se propulser à la tête des négociations.

Certes, l’Arabie Saoudite est pour l’instant le troisième plus gros budget militaire au monde, avec un budget de 69,4 milliards de dollars en 2018. Mais, elle ne saurait maintenir de telles dépenses longtemps. Dans le top quinze des pays les plus dépensier militairement, le Royaume saoudien est en effet le seul à mettre plus de 10% de son PIB dans ce secteur, alors même que tous les autres pays ne dépassent pas les 5%. Or, la plupart des contrats d’une importance cruciale réalisés par la France avec l’Arabie Saoudite concernent l’armement, et c’est bien ceux-là qu’Emmanuel Macron souhaite protéger. Pour autant, un soutien avec l’Iran pourrait s’avérer bien plus profitable sur le moyen terme. En effet, depuis l’embargo, les dépenses iraniennes en armement ont largement chuté. Mais, dès que la relève économique a commencé à être assurée, entre 2014 et 2017, l’Iran a connu une hausse de 37% de ses dépenses d’armement pour arriver à 14,5 milliards de dollars en 2017. Si l’embargo est définitivement levé, le PIB de l’Iran augmentera drastiquement, et, en vue de son implication forte dans les conflits locaux, l’Iran ne peut être qu’un grand acheteur potentiel. C’est donc un marché très probablement juteux qui s’offre à la France si elle fait le choix de soutenir l’Iran, ce qui lui permettra alors de se placer en partenaire économique favorisé. Et cela ne concerne que les dépenses d’armement, quand il est indubitable qu’une économie comme celle de l’Iran, qui n’attend que de se libérer, ne peut s’avérer qu’extrêmement profitable aux nombreux investissements extérieurs.

Là où le Président de la République s’était montré décisif lors de la COP 21, il reste bien silencieux sur sa position face au conflit irano-saoudien. Il est crucial, maintenant plus que jamais, que le Président de la République, au nom du pays dont il se doit de représenter les intérêts à l’international, prenne une position claire et marquée sur le sujet.

Abraham Le Guen,
L3 Droit Public – Faculté Jean Monnet (Paris XI)

Notes de bas de page :

  1. Arabie Saoudite : cinq militants des droits de l’homme risquent la peine de mort, Le Monde avec AFP et Reuters, 23/08/2018
  2. Meurtre de Jamal Khashoggi : l’Arabie Saoudite dit  »ne pas savoir où se trouve » le corps, Le Monde avec AFP, 21/10/2018
  3. La peine de mort en 2016. Faits et chiffres, Amnesty International, 11/04/2017
  4. Une libération très calculée pour les Saoudiennes, Florence Baugé pour le Monde Diplomatique, édition de juin 2018
  5. Islam, voile : Elisabeth Badinter sème la division. Elle complique notre rôle d’enseignant, A. Flores, P. Guillibert, C. Izambert, F. Leplâtre et J. Martin pour L’Obs, 05/04/2016
  6. Nouveau tour de vis, Akram Beldaïd pour Le Monde Diplomatique, édition juin 2018
  7. Petits arrangements avec le wahhabisme, Nabil Mouline pour Le Monde Diplomatique, édition de janvier 2018
  8. Introduction au droit musulman de Joseph Schact
  9. Le Marx de l’islamisme radical, Max Rodenbeck pour Books, 11/2013
  10. Arabie Saoudite : les liaisons dangereuses, France 5
  11. MBS pourrait ne pas jouir du consensus de la famille pour devenir roi, entretien avec Madawi al Rasheed, professeure au centre pour le Moyen-Orient de la London School of Economics, L’Orient le Jour, 12/10/2018
  12. Syrie : une guerre par procuration entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, Georges Malbrunot pour le Figaro, 13/01/2014
  13. Au Yémen, le pari risqué de l’Arabie Saoudite, Christophe Ayad et Gilles Paris pour Le Monde, 27/03/2015
  14. Ventes d’armes à l’Arabie Saoudite : Macron se dissocie de Merkel, Jean-Baptiste Chastand et Marc Semo pour Le Monde, 27/10/2018
  15. Vente d’armes : l’Arabie Saoudite a passé 11 milliards d’euros de commandes à la France en 9 ans, Mathilde Damgé pour les Décodeurs, 24/10/2018
  16. Guerre diplomatique entre le Canada et l’Arabie Saoudite : la crise en 7 actes, Romain Bizeul pour l’Obs, 08/08/2018
  17. L’Iran résistera à la  »guerre psychologique de Donald Trump », Georges Malbrunot pour le Figaro, 23/07/2018
  18. Comment l’Arabie Saoudite contraint l’Occident au silence, Georges Malbrunot pour le Figaro, 10/10/2018