Il aura fallu quatre jours pour qu’Ebrahim Raïssi se fasse remarquer à l’international. Quatre jours pour que son nom dépasse les frontières de l’Iran, pour s’inscrire dans une vague d’indignation derrière une figure emblématique des droits de l’Homme ; Nasrin Sotoudeh, avocate iranienne, condamnée le 11 mars 2019 à quarante-huit coups de fouets et trente-trois ans de prison, pour avoir, entre autres choses, plaidé sans voile. Une sentence largement perçue comme inhabituellement lourde [1], et ce, alors qu’elle était déjà en train d’écoper d’une peine de cinq ans à la prison d’Evin . Les soutiens se sont multipliés pour la jeune avocate, le barreau de Paris l’ayant même nommée avocate membre d’honneur au lendemain de la sentence [2]. Mais les déclarations n’y feront rien, Sotoudeh subira très probablement sa peine, et, les Iraniens le savent, elle ne sortira jamais de la prison d’Evin, réputée pour sa cruauté déjà avant la Révolution islamique de 1979, sous le Shah Mohammed Reza Pahlavi.

          Une telle sentence ne devrait cependant pas étonner l’œil plus avisé, car elle s’accompagne de la nomination d’un nouveau Chef du judiciaire en Iran, Ebrahim Raïssi. Figure plutôt discrète au passif néanmoins sulfureux, Raïssi a su pendant longtemps rester dans une certaine ombre, relativement méconnu du grand public. Mais sa nomination récente oblige à revenir sur son parcours et sur l’office qu’il occupe maintenant, sous les feux des projecteurs qu’il ne devrait plus quitter de sitôt.

L’ascension fulgurante du discret Raïssi

Ebrahim Raïssi est né dans la ville de Mashhad en 1960, au nord-est du pays, dans une famille

(Khamenei.ir, site officiel de l'Ayatollah Khamenei)
L’Ayatollah Ali Khamenei, actuel Leader suprême d’Iran, dirigeant des musulmans shiites, protecteur d’Ebrahim Raïssi

modeste et religieuse. Très vite, dès l’âge de quinze ans, il se dirige d’ailleurs vers des études théologiques à Qom, capitale shiite où sont formés tous les hauts dignitaires musulmans. A cette époque, en 1975, la Révolution n’a pas encore éclaté, mais elle gronde. Rouhollah Khomeini, destiné à devenir le chef de file du mouvement qui renversera le Shah, envoie ses cassettes depuis Neauphle-le-Château, et il devient de plus en plus clair qu’il compte revenir en Iran, malgré son exil, Et pour cause, ses soutiens se multiplient, notamment à Qom, où Khomeini a aussi été formé.

En 1979, la Révolution a lieu. Raïssi a depuis obtenu une maîtrise en droit international privé et un doctorat sur la jurisprudence et les fondations de la loi islamique, grâce, entre autres à l’aide de ses professeurs, comme Ali Khamenei, qui succédera à Khomeini au poste de Leader suprême en 1989. A l’époque déjà, Khamenei dispose d’un large pouvoir, et permet la nomination de Raïssi au poste de procureur de la ville de Karaj à vingt ans seulement. [3] De là, il deviendra procureur d’Habadan en 1980, puis procureur adjoint de Téhéran en 1985, et enfin procureur général de la capitale à partir de 1989.

Dans le climat de la guerre Iran-Irak, son ascension passe relativement inaperçu. Et pour cause, en 1988, cela fait huit ans que l’Iran est empêtré dans un conflit qui totalisera un million de morts. Mais quand les bombes cessèrent de tomber, l’armistice approchant en août, les balles continuèrent de pleuvoir.

La « Commission de la mort » et le massacre allégué de l’été de 1988

Durant l’été de 1988, approximativement trente mille prisonniers iraniens, opposants au régime, trouvent la mort [4]. La plupart était déjà incarcérés pour des accusations de rébellions et de trahison, et la grande majorité faisait partie du seul mouvement capable d’une réelle opposition, l’organisation des Moudjahidines du peuple d’Iran (OMPI) [5]. Les preuves sont rapidement détruites, mais les témoins restent, et encore aujourd’hui, des procédures sont progressivement engagées pour traduire devant un tribunal les responsables du massacre, qui ne reste qu’au stade d’allégation tant qu’aucune procédure judiciaire n’aboutit [4]. Depuis juin 2017 cependant, un rapporteur spécial, Javaid Rehman, poursuit une procédure préliminaire en Iran, où les preuves semblent s’accumuler [6].

(پایگاه اطلاع‌رسانی امام خمینی)
L’Ayatollah Rouhollah Khomeini, instigateur de la révolution iranienne de 1979, Leader suprême de cette date jusqu’à sa mort en 1989

Le voile semble en effet s’être levé depuis la publication du rapport d’Amnesty International en 2017 [4], laissant découvrir ce qui était depuis longtemps suspecté. Long de deux cents pages, le rapport est accablant pour de nombreux hauts dignitaires iraniens ; Ali Reza Avaei, actuel ministre de la justice, Rouholla Khomeini, dont l’ordre serait provenu, Ebrahim Raïssi, déjà présent dans les hautes sphères du pouvoir, et d’autres encore.

Petit coup de tonnerre qui ne provoquera qu’un large silence dans les hautes sphères shiites du pays. Déjà interrogé sur le propos, Raïssi a dénié toute responsabilité. Il a cependant en même temps attesté de sa présence lors de réunions avérées comme ayant porté sur les mesures à l’époque en exécution, notamment une avec Hossein Ali Montazeri, alors haut dignitaire religieux successeur probable de Khomenei et fervent opposant des mesures de 1988 [7].

Montazeri ne succèdera pas à Khomeini. Le 4 juin 1989, Ali Khamenei prend le poste de Leader suprême, et emportera avec lui son protégé, Ebrahim Raïssi.

Un ascenseur vers les plus hautes sphères

Sous le règne de Khamenei, Raïssi devient le candidat privilégié pour les plus hauts postes judiciaires d’Iran. Après avoir été procureur général de Téhéran jusqu’en 1994, il prend, à trente-quatre ans, la tête de l’Inspection générale du clergé, puis devient premier assistant du Chef du judiciaire, procureur général de la cour religieuse spéciale, poste qu’il occupe encore depuis 2012, et enfin procureur général d’Iran jusqu’en 2016.

C’est à cette date que Khamenei lui confie le contrôle d’une toute autre institution, la fondation caritative Astan Quds Razavi. Dotée de revenus s’élevant à presque 200 milliards d’euros, et employant plus de 19 000 personnes [8], c’est une des organisations les plus puissantes du pays.

A l’âge de cinquante-six ans, Ebrahim Raïssi a ainsi occupé les plus prestigieux postes judiciaires, et dirige une organisation pouvant lui fournir une plateforme de parole inégalée. Mais sa candidature aux élections présidentielles de 2017 fut tout de même une surprise.

Une tentative ratée d’atteindre la présidence iranienne

Hassan Rohani, Président de la République islamique d’Iran depuis 2013, à une conférence de presse en 2017

Malgré un pouvoir indéniable, Raïssi reste à l’époque de fait relativement inconnu du grand public, et sa candidature à la présidentielle n’a provoqué que peu de réactions. Mais très vite, il s’est avéré un plus sérieux candidats que bien d’autres, et surtout, un opposant de taille au Président sortant, Hassan Rohani. De manière inédite, le camp conservateur organise alors des primaires pour déterminer qui serait son candidat.

Seuls six candidats auront pu se présenter aux présidentielles cette année. De fait, chaque candidature doit être acceptée par le Leader suprême, dont les pouvoirs dépassent constitutionnellement ceux du Président. Et c’est sans surprise que ce dernier porte, depuis le début, une large préférence pour le camp conservateur, dont n’est pas issu le Président sortant, religieux modéré.

Dès lors, il importe que les conservateurs nomment un candidat pouvant se targuer d’avoir un soutien indéfectible du Leader suprême. Mais, Raïssi fait face au très populaire Mohammad Bagher Ghalibaf, maire de Téhéran, bien plus populaire. C’est donc à la surprise générale qu’il émerge gagnant des primaires [9], et que les lumières sont enfin braquées sur celui qui portait maintenant le turban noir, signe des descendants du Prophète.

Le soutien du Leader suprême, Raïssi l’a eu, à un tel point que de statut d’inconnu, il apparaît bientôt comme le seul adversaire véritablement sérieux face à Rohani [10] Mais cela ne suffit pas, et il sort vaincu derrière un Rohani récoltant 57 % des voix dès le premier tour.

L’ascension au poste de Chef du judiciaire iranien

Essuyant sa première défaite publique, Raïssi semble disparaître provisoirement, se consacrant aux fonctions qu’il continue à occuper encore aujourd’hui. Mais la défaite n’est que provisoire, et le 7 mars 2019, il est nommé à la tête du pouvoir judiciaire iranien.

Ce poste le place ainsi à la tête de tout le pouvoir judiciaire iranien, et en cela, il n’est pas à confondre avec le poste de ministre de la justice, occupé par Ali Reza Avaei, également impliqué dans le massacre allégué de 1988. Le ministre de la justice a le monopole de l’engagement des procédures à l’encontre de l’Etat, et n’est en aucun cas l’équivalent du Garde des Sceaux français. Ce pouvoir est bien porté par le Chef du judiciaire iranien, dont la nomination est révélatrice du contrôle religieux sur la justice.

Le Chef du judiciaire, aux termes de l’article 157 de la Constitution de la République islamique d’Iran, est nommé pour un mandat de cinq ans renouvelables, par la seule autorité du Leader suprême. Pour remplir ses obligations, il doit être un éminent religieux, pouvoir diriger une administration, et avoir de larges connaissances en ce qui concerne les matières judiciaires [11].

De fait, Raïssi est un éminent religieux, bien que ce point puisse être sujet à débat pour certains [12]. Ses capacités à diriger une administration semblent quant à elles ne plus être à prouver, et ses connaissances du système judiciaire iranien encore moins. Mais sa nomination continue de faire grincer bien des dents du fait de son implication présumée dans le massacre allégué de 1988 [13].

Le probable successeur d’Ali Khamenei : Ebrahim Raïssi

Cette nomination est surtout révélatrice de soupçons qui circulaient déjà depuis plusieurs mois [14] ; Ebrahim Raïssi est le plus probable successeur au poste de Leader suprême occupé par Khamenei.

Depuis le début de sa carrière, Raïssi a toujours été protégé par celui qui fut son professeur dès le plus jeune âge. Aujourd’hui, il se retrouve propulsé à l’un des postes les plus importants politiquement d’Iran, face à un Président Rohani qui perd de l’influence, du fait de l’échec de la mise en place de l’accord sur le nucléaire.

Maintenant plus que jamais, les conservateurs regagnent en influence, là où ils en avaient tant perdu après le scandale de la réélection de Mahmoud Ahmadinejad qui avait provoqué le large mouvement de la  »révolution verte » en 2009 [15].

Finalement, ce n’est pas tant le passé d’Ebrahim Raïssi qui doit pousser à la réflexion, ni même sa première action en tant que Chef du judiciaire, mais bien ce qu’il pourra faire dans un proche futur. Ali Khamenei va atteindre les quatre-vingt ans, et la question de sa succession sera de plus en plus soulevée dans les années qui vont suivre [16]. Reste à savoir si Raïssi aura le temps de finir son mandat de Chef du judiciaire, avant potentiellement d’accéder, à moins de soixante ans, au plus haut poste politique et religieux de la République shiite d’Iran.

Abraham LE GUEN
L3 Droit public à Paris XI – Faculté Jean Monnet

Dates clés de la vie d’Ebrahim Raïssi :

-1960 : Naissance à Mashhad
-1975 : Départ à Qom pour poursuivre des études théologiques
-1979 : Révolution iranienne, Ali Khomeini prend le pouvoir
-1980 : Devient procureur de Karaj puis d’Habadan
-1985 : Devient procureur adjoint de Téhéran
-1988 : Massacre allégué de la  »commission de la mort », la guerre Iran-Irak cesse
-1989 : Devient procureur général de Téhéran, Ali Khamenei devient Leader suprême
-1994 : Devient directeur de l’Inspection générale du clergé
-2012 : Procureur général de la cour religieuse spéciale et procureur général d’Iran
-2016 : Prend la tête de la fondation Astan Quds Razavi
-2017 : Se présente aux élections présidentielles face au Président sortant et perd
-7 mars 2019 : Devient Chef du judiciaire iranien

Sources :

[1] En Iran, l’avocate Nasrin Sotoudeh condamnée à une lourde peine – Louis Imbert pour Le Monde – 13/03/2019

[2] Iran : Nasrin Sotoudeh, élue avocate membre d’honneur du barreau de Paris – Site officiel du barreau de Paris, communication du Conseil de l’Ordre – 14/03/2019

[3] Ebrahim Raisi : Iran’s new chief justice and possible supreme leader in waiting – Mehrzad Boroujerdi pour The Atlantic Council – 11/03/2019

[4] Blood-soaked secrets : Why Iran’s 1988 prison massacres are ongoing crimes against humanity – Amnesty International – 2017

[5] Victim of Iran’s 1988 massacre – Site officiel Justice for victims of 1988 massacre in Iran (JVMI)

[6] Report of the special rapporteur on the situation of human rights in the Islamic Republic of Iran – Javaid Rehman pour le Secrétaire Général de l’Organisation des Nations-Unis Antonio Gutteres – 27/09/2018

[7] 1988 : Massacre des prisonniers politiques en Iran – Claude Tartas pour le blog de Mediapart – 29/07/2013

[8] Ebrahim Raisi, le descendant du Prophète qui voulait devenir président de l’Iran – Agnès Rotivel pour La Croix – 11/04/2017

[9] Iran : Interrogations autour d’Ebrahim Raissi, favori des conservateurs à la présidentielle – AFP repris par La Croix – 15/04/2017

[10] Présidentielles en Iran : Raissi, candidat inexpérimenté mais adversaire  »sérieux » face à Rohani – Bahar Makooi pour France 24 – 15/05/2017

[11] Constitution of the Islamic Republic of Iran

[12] Iran names hardline cleric Ebrahim Raisi as head of judiciaryThe National – 08/03/2019

[13] Un bourreau vient d’être nommé à la tête de l’appareil judiciaire en Iran – Anahita Irani pour le blog de Mediapart – 06/03/2019

[14] Iran’s next supreme leader – Sanam Vakil et Hossein Rassam pour Foreign affairs – Mai/Juin 2017

[15] What happenned to the Green movement in Iran ? – Hamid Dabashi pour Al Jazeera – 12/06/2013

[16] Ebrahim Raisi : The Iranian cleric emerging as a frontrunner for supreme leader – Saeed Kamali Dehghan pour The Guardian – 09/01/2017