Interview de Gérard Vernier : dans les coulisses de la coopération au développement

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Lise Guillotin : Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ainsi que votre situation professionnelle actuelle ?

Gérard Vernier : De nationalité française, je vis à Bruxelles depuis 1973, année au cours de laquelle je suis entré comme fonctionnaire à la Commission européenne. Mon parcours professionnel s’est étalé sur une quarantaine d’années, à l’issue desquelles j’ai été appelé à faire valoir mes droits à la retraite (un terme qui, en espagnol, se traduit par « jubilacion », en référence à celui de « jubilé » … mais qui revêt une connotation plutôt optimiste lorsqu’on le prononce en français). Une retraite que je m’efforce de rendre la plus active possible, partagée entre la Belgique, les Hauts de France (où, à une échelle très modeste, je m’improvise « gentleman farmer ») et Paris, ma ville d’origine, à laquelle je reste encore fortement attaché. « Active », donc, qui se traduit notamment par un enseignement à l’Université Libre de Bruxelles (dans les années 90, j’ai vécu une expérience similaire à l’Université de Paris/Nanterre) et une fonction de senior advisor auprès de quelques jeunes diplômés effectuant un stage par roulement au sein d’EU-Logos, un observatoire de l’actualité européenne basé à Bruxelles.

Je participe en outre avec assiduité à la vie de Sauvons l’Europe, une association plus politique créée à Paris au lendemain de l’échec du referendum de 2005, censé approuver le projet de traité « constitutionnel » sur l’Union européenne. Je publie périodiquement des chroniques sur le site de l’association, dont la vocation est notamment de se poser en enceinte de débats sur quantité de questions intéressant l’Europe.

Pourquoi avez-vous choisi le milieu européen ?

Pour justifier mon engagement, je dirais volontiers que je n’ai pas échappé à ce que j’appelle le syndrome d’Obelix : à savoir « l’accident » par lequel je suis tombé assez jeune dans la marmite où bouillonnait la « potion magique » préparée par ceux que l’on a appelés les « pères fondateurs » des Communautés européennes. Sans avoir, au départ, un projet précis visant un recrutement dans les institutions communautaires, j’ai progressivement mûri cet idéal à la faveur de la fin de mes études juridiques, entièrement consacrée aux matières européennes. Je dois bien mettre en évidence que le charisme de certains de mes professeurs – dont Pierre-Henri Teitgen, un ancien garde des sceaux, très proche des « pères fondateurs » – a grandement contribué à développer cette maturation.

Quel a été votre parcours d’études et quel était votre objectif de carrière ?

Grâce à une bourse, j’ai pu accomplir un cursus assez classique à la charnière des années 60-70 : licence en droit (qui, à l’époque, supposait quatre ans d’études), suivie de deux DEA (Diplômes d’études approfondies, plus ou moins équivalents aux actuels Masters) respectivement en Sciences politiques et en Droit européen, ainsi que du diplôme de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris (Sciences-Po/section « Service public). Avec de telles munitions, il aurait été envisageable de tenter le concours de l’Ecole Nationale d’Administration.  Mais, comme j’ai éprouvé quelques difficultés à m’acclimater à la mentalité de Sciences-Po, j’ai préféré renoncer à cette ambition… et ce d’autant plus que l’attrait pour les thèmes européens se montrait, comme je l’ai souligné, de plus en plus prégnant.

Permettez-moi d’ajouter que, sur le terrain pratique, tout en me préparant à une perspective « bruxelloise », j’ai eu l’opportunité de me familiariser avec un embryon de vie professionnelle à la faveur d’une double expérience : d’une part, en tant que collaborateur extérieur auprès de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Paris, j’ai été formé à la rédaction de brochures d’information – ce qui exigeait une certaine rigueur dans l’écriture, heureusement sous la houlette de grands experts ; d’autre part, au sein d’un petit observatoire fondé par un ancien gouverneur de la France d’Outre-Mer, j’ai contribué à relayer auprès des entreprises des informations quotidiennes portant sur la situation politique et économique des pays africains.

Quel était l’intitulé de vos postes au sein des institutions européennes et en quoi consistaient-ils ?

Ayant réussi le concours d’entrée à la Commission européenne, j’y ai été engagé au grade d’ « administrateur », avec un premier point de chute auquel la fréquentation de l’actualité africaine m’avait en quelque sorte « providentiellement » prédisposé. J’ai en effet été recruté d’emblée à la Direction générale en charge des relations avec les pays en développement.

Même si, à la différence d’autres collègues, je ne pouvais pas me prévaloir d’une expérience de terrain, mes connaissances juridiques m’ont conduit à « apprivoiser » la mécanique complexe des procédures de mise en œuvre de la coopération au développement menée avec ces pays. Le point d’orgue en fut la mise à jour, puis la réécriture, d’un volumineux « guide » à usage interne destiné à encadrer et détailler ces procédures.

Ayant accédé au grade d’ « administrateur principal », j’ai été amené par la suite à opérer comme « assistant » auprès de Directeurs généraux adjoints (de très hauts fonctionnaires) –  poste de l’ombre pour l’assistant, mais particulièrement exigeant au niveau de l’emploi du temps. C’est aussi dans ce contexte que j’ai consacré près de deux ans à la coordination, du côté de la Commission, à la révision d’un accord de partenariat de l’UE (la Convention dite de Lomé IV) avec des pays en développement – essentiellement des Etats africains. Certaines prédispositions de ma part en matière de rédaction ayant été remarquées à cette occasion par le chef de cabinet de mon commissaire de l’époque, une tâche plus permanente de « speechwriter » m’a été confiée durant quelques mois pour « ciseler » les discours du commissaire.

Tout en ne vous revendiquant pas « homme de terrain », un tel cursus n’a-t-il pas contribué à faire de vous un « expert » en politique de développement ?

Sans doute à certains égards. La coopération européenne au développement constitue d’ailleurs l’objet de mon enseignement à l’Université. Cela étant, après vingt-six années de prestations au service des relations Europe-pays en développement, j’ai souhaité retrouver un champ de vision plus large des politiques de l’UE. Et c’est ainsi qu’en rejoignant le Secrétariat général de la Commission européenne je me suis vu confier le pilotage du Rapport général annuel portant sur l’ensemble des activités de l’Union, tant en ce qui concerne les réalisations y afférentes que le fonctionnement de ses différentes institutions. Prévu par les traités au titre de l’obligation de rendre compte, ce document était par ailleurs adossé à un Bulletin mensuel dont une grande partie du rapport annuel constituait la synthèse. Aussi, hors des périodes de pointe de la préparation du rapport, ai-je également contribué à la coordination de cette publication mensuelle.

Outre l’effet d’un puissant stimulant intellectuel, la fonction de « rédacteur en chef » présentait au moins deux avantages : d’une part, un contact régulier avec des correspondants spécialement désignés à cet effet dans chacune des Directions générales de la Commission ou au sein des cabinets des commissaires – d’où la constitution d’un véritable réseau d’alimentation de l’information ; d’autre part, la valorisation du rôle du Secrétariat général au cœur de l’harmonisation du dispositif d’information, du moins en ce qui concerne l’activité de l’ensemble des  institutions. A l’époque où j’en assurais la coordination, le Rapport général pouvait atteindre jusqu’à 400 pages.

Mais un tournant majeur s’est opéré peu avant 2010. En même temps que la publication du Bulletin mensuel était supprimée, la responsabilité de la production du Rapport est passée du Secrétariat général à la Direction générale de la communication.  Cette dernière a souhaité lui conférer une autre orientation plus en adéquation avec sa vocation propre, axée sur un public plus large que les cercles universitaires et institutionnels, lectorat traditionnel de l’ancienne formule. D’où un format plus léger, entre autres assorti d’illustrations qui n’existaient pas auparavant : un exemple de mutation faisant prévaloir la communication sur l’information.  Me considérant peu outillé pour cette approche plus journalistique et abordant ma dernière ligne droite à la Commission – un épilogue que j’ai appelé l’ « obsolescence statutaire » – j’ai aspiré à d’autres fonctions susceptibles de couronner ce long parcours. Et c’est ainsi que, mettant à profit l’expérience acquise dans la rédaction des discours de commissaires au développement successifs, j’ai été appelé à participer à la mise en place d’une cellule de « speechwriters » au service de l’ensemble des membres du Collège… une sorte de passage du témoin à une nouvelle génération de fonctionnaires européens.

Pourquoi avoir rejoint EU-Logos ? Qu’implique la participation à une telle association ?

Mon ancrage au sein d’EU-Logos est d’abord le fruit d’une rencontre fortuite, après nous être perdus de vue durant plusieurs années, avec son fondateur, Henri-Pierre Legros, un collègue qui figurait parmi mes correspondants pour le Rapport général et qui m’a précédé sur le chemin de la retraite. C’est donc, au départ, un peu par curiosité que j’ai commencé à fréquenter le siège de l’association, où bourdonnait une ruche de stagiaires, brillants pour la plupart et attirés par le pollen des fines fleurs thématiques parmi les politiques de l’Union européenne. Il s’agit, comme j’y ai déjà fait allusion, d’un observatoire privilégié de l’actualité européenne et un précieux relais d’information : l’exploitation qu’il favorise de sources telles que l’Agence Europe, Euractiv ou Telos m’est apparue comme un outil pragmatique pour le suivi quotidien de cette actualité en même temps qu’un complément de « matière première » susceptible, au-delà d’une littérature strictement académique (que, par ailleurs, j’affectionne), d’alimenter mon enseignement universitaire… et tout en continuant de baigner par une autre voie dans le milieu étudiant qu’incarnent nos stagiaires.  De mon côté, en tant que relecteur particulièrement attentif d’articles conçus par ces derniers, j’ai essayé de leur communiquer la rigueur – dont j’espère qu’elle n’est pas perçue comme de la rigidité – que j’ai acquise tout au long de ma carrière sur le terrain de la rédaction de textes.

Cette rigueur, je l’applique également à mes autres activités associatives, notamment dans la rédaction des articles pour Sauvons l’Europe, puis dans les débats qui s’ensuivent. Il m’arrive ainsi de discuter avec des eurosceptiques et de me disputer avec des europhobes : il me paraît en effet pertinent d’opérer une distinction entre les deux catégories, dans la mesure où, face à la faculté de « croire » ou non en l’Union européenne, les eurosceptiques seraient aux europhobes ce que les agnostiques sont aux athées. En tout état de cause, en lisant les propos des europhobes, je mesure à quel point leur « pensée unique » se nourrit davantage de rumeurs et de préjugés que d’une connaissance du terrain… un terrain dont, instruit par ma longue expérience, je n’ignore pas non plus, permettez-moi de le souligner, certains défauts, liés en grande partie aux difficultés de fonctionnement d’une Union à 27 (ou 28 dans un passé encore récent) Etats membres.

Y a-t-il un point d’actualité européenne en rapport avec votre carrière ?

Tout en étant conscient de ce que ce genre de nouvelle ne braque pas les projecteurs de la grande actualité, alors que, pour ma part, je continue de suivre attentivement l’évolution des relations entre l’UE et les pays en développement, j’ai accueilli avec intérêt l’issue des négociations, intervenue en décembre dernier, en vue d’un partenariat renouvelé avec près de 80 pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (les Etats ACP).

Succédant à l’accord dit « de Cotonou » conclu pour la période 2000-2020, le nouvel accord qui, sur le temps long, se situe du reste dans la lignée des deux conventions de Yaoundé en vigueur de 1963 à 1975 et des quatre conventions de Lomé couvrant la période 1975-2000, comporte un certain nombre d’innovations tant sur le plan politique que sur le terrain financier. Sans entrer dans les détails, je retiendrai par exemple que la question sensible de l’immigration s’est invitée parmi les thèmes majeurs de la coopération. 

En outre, à la différence des accords antérieurs mis en œuvre après 1975, la dimension régionale des partenaires de l’Union a été davantage mise en évidence :  ainsi, à côté d’un socle commun aux trois « régions » (Afrique, Caraïbes, Pacifique), des dispositions spécifiques ont été négociées pour chacune d’entre elles. C’est en se référant à cette approche nettement plus différenciée que l’on peut évoquer tout particulièrement le nouvel élan donné aux relations eurafricaines.

Cet intérêt particulier de l’UE pour l’Afrique s’inscrirait donc dans une certaine continuité ?

Assurément. Ainsi, au-delà des accords de partenariat proprement dits, chronologiquement, une première « stratégie » conçue par l’UE à l’égard de l’Afrique a été adoptée déjà en 2005. Deux ans plus tard, dans une démarche conjointe, l’Union et les pays africains ont ensuite défini une « stratégie commune » dans le but d’instaurer un cadre formel pour leurs relations futures. En 2014, une étape plus concrète a été franchie avec la publication d’une « feuille de route » également conjointe en vue d’actions communes. En 2017, la Commission a repris l’initiative en présentant au Parlement européen et au Conseil une communication intitulée « Un nouvel élan pour le partenariat Afrique-UE ». Enfin, tout récemment, en mars 2020, la Commission et le Service européen pour l’action extérieure ont proposé une « stratégie globale avec l’Afrique » appelant à un partenariat en mesure de répondre à un certain nombre de défis mondiaux tels que la transition verte, la transformation numérique, les migrations ou la gouvernance.

Certes, le nouvel accord UE-ACP, qui devrait être signé au cours de l’année 2021, s’inscrit dans la continuité du partenariat de Cotonou en ce qui concerne le maintien de principes fondamentaux comme le respect des droits humains, des principes démocratiques et de l’Etat de droit, de même que sur le terrain de volets classiques de coopération tels que la coopération financière et technique ou les aspects commerciaux, ces derniers étant davantage régionalisés. Mais le protocole relatif à l’Afrique fait une large place au volet économique, en particulier dans le domaine de la promotion des investissements et de l’implication accrue du secteur privé dans la mise en œuvre de la coopération.

En outre – ce qui est nouveau – il comporte de nombreuses références aux instruments et stratégies de l’Union africaine. Or, on soulignera que cette organisation panafricaine fondée en 2002 pour prendre le relais de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) et à laquelle adhèrent aujourd’hui 55 pays, a été en grande partie conçue par ses initiateurs comme un véritable « clone » de l’Union européenne, notamment au niveau de sa structure institutionnelle.

En un sens, si je devais qualifier en quelques mots l’évolution des relations eurafricaines, je la caractériserais par l’idée d’un « attachement réciproque » : du cordon ombilical tissé unilatéralement  par la colonisation spécifique à quelques Etats membres, on est passé, sur une échelle plus large, aux liens plus consensuels du partenariat.

Lise Guillotin – Responsable Pôle contentieux européen