Pour la première fois, la planète entière ou presque vit l’isolement que les Palestiniens de Gaza subissent déjà depuis plus de treize ans. Le blocus militaire imposé par Israël n’a eu de cesse d’avoir des effets dévastateurs sur la population gazaouite, et la crise sanitaire actuelle liée au Covid-19 va encore aggraver la situation.

Résumé historique du conflit

Rappelons que le conflit, dans sa forme moderne, remonte à 1947 date à laquelle les Nations Unies ont voté le Plan de partage de la Palestine avec la création de deux États, l’un juif et l’autre arabe[1]. La proclamation de l’État d’Israël aura lieu l’année suivante, provoquant la première guerre israélo-arabe.

En 1967, un nouveau conflit armé permet à Israël de conquérir les territoires palestiniens de Cisjordanie, Gaza et Jérusalem Est, site des lieux saints juifs, chrétiens et musulmans. Vingt ans plus tard, les Palestiniens se révoltent contre l’occupation israélienne durant la première Intifada[2]. Les accords d’Oslo de 1993 et 1995 prévoyaient une période de transition au terme de laquelle devait exister un État palestinien souverain. Il ne fut rien de cela et l’occupation israélienne s’est poursuivie. S’en suivront d’autres soulèvements populaires et plusieurs guerres dans la bande de Gaza gouvernée par le mouvement islamiste du Hamas. Après des années de paralysie, le Conseil de sécurité des Nations Unies adopte en exigeant qu’Israël arrête « immédiatement et complètement »[3] toutes ses activités de peuplement dans le territoire palestinien occupé. Cette résolution n’a malheureusement pas été suivie d’effet puisqu’Israël refusa officiellement de s’y conformer, son Premier ministre la qualifiant de « biaisée et honteuse »[4].

Le conflit israélo-palestinien a donné lieu à de multiples tentatives de paix de la part de la communauté internationale[5], la dernière en date étant « l’accord du siècle »[6] proposé par l’administration Trump en janvier 2020. Ce plan élaboré sans consultation des Palestiniens par des américains sionistes convaincus et des israéliens ignorant les aspirations palestiniennes[7], ne fait qu’entériner l’occupation israélienne actuelle. Contrairement à ses prédécesseurs ayant également tenté de mettre en place des plans de paix au Moyen Orient, l’actuel président américain ne s’embarrasse pas du droit international[8]. En effet, son projet rejette explicitement la résolution 242 du 22 novembre 1967 du Conseil de Sécurité des Nations Unies soulignant « l’inadmissibilité de l’acquisition de territoire par la

guerre »[9]. Dès lors que l’accord reconnaît l’annexion par Israël des colonies qu’il a implantées en Cisjordanie occupée, il est contraire à cette résolution et au droit international. Ainsi, les frontières de l’État Palestinien telles que prévues par le plan Trump seraient largement en-deçà de ce à quoi aspirent les Palestiniens.

Le quotidien à Gaza

Gaza est au bord de la crise depuis des années, bien avant l’apparition du Covid-19. Le rapport de 2015 de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement avait alerté sur le fait que « les conséquences sociales, sanitaires et sécuritaires de la forte densité démographique et du surpeuplement » risquaient « de faire de Gaza un lieu invivable d’ici 2020 si les tendances actuelles se poursuivent »[10]. Les tendances de 2015 s’étant effectivement poursuivies, il est intenable pour les 2 millions de gazaouis de vivre sur cette bande côtière d’à peine 365km2.

Loin de n’être que terrestre, le blocus est aussi aérien et maritime. Les zones de pêche autorisées par Israël sont largement en dessous de ce que le droit international accorde normalement à Gaza via la zone économique exclusive[11]. Il est par conséquent impossible pour les palestiniens d’accéder aux eaux les plus poissonneuses. Ajoutons que des navires israéliens patrouillent continuellement pour s’assurer du respect de ces « frontières » en mer et tirent régulièrement, parfois sans sommation, sur les pêcheurs[12]. Cette situation entraîne bien sûr la chute de l’économie locale, une pauvreté extrême frappant une personne sur deux, un chômage en hausse et une dépendance envers l’aide humanitaire.

Une des nombreuses conséquences des restrictions d’électricité imposées par Israël est l’arrêt du fonctionnement des stations d’épuration, entrainant une pollution à 97% des nappes phréatique de Gaza[13]. L’eau qui sort des robinets n’est pas potable, mettant en péril la santé des habitants dans une région où les infrastructures médicales sont déjà très fragiles.

L’inévitable explosion du coronavirus

Beaucoup comparent la bande de Gaza à une prison à ciel ouvert où l’on a confiné tout un peuple[14]. À ce premier confinement infligé par les autorités israéliennes s’ajoute celui imposé par la crise sanitaire actuelle. La population a d’abord pensé être à l’abri du virus, du fait de l’enclavement de leur territoire[15]. Cet optimisme n’aura duré que très peu de temps puisque les premiers cas officiels ont été déclarés le 21 mars dernier : deux gazaouis rentrant du Pakistan par le point d’entrée de Rafah à la frontière égyptienne. Le 12 avril, treize cas officiels étaient dénombrés[16]. Cependant, la capacité à tester la population est limitée et le nombre de cas réels pourrait être plus élevé.

Une réaction rapide

Les autorités palestiniennes ont rapidement pris des mesures en amont pour essayer de freiner le virus, connaissant les maigres ressources matérielles dont dispose Gaza pour lutter contre l’épidémie. Les écoles ont été fermées dès le 6 mars, les rues sont quotidiennement stérilisées, un couvre-feu partiel a été mis en place et les mosquées, marchés et restaurant ont été fermés. Un confinement strict est difficile à respecter, les familles s’entassant dans de petits logements. La densité y est en effet l’une des plus fortes au monde, cela n’aidant en rien à la lutte contre le virus. La solidarité s’organise cependant et des distributions de colis alimentaires à domicile sont mises en place[17].

Le secteur de la santé déjà au plus bas

Les trois guerres qu’a vécu Gaza ont rendu son système de santé totalement défaillant : les bâtiments des hôpitaux ont subi des dommages massifs suite aux bombardements israéliens[18]. Les restrictions en électricité pèsent évidemment sur les hôpitaux, en plus d’un manque d’équipement, de médicaments et de personnels soignants. Selon l’Organisation mondiale de la santé, Gaza ne possède que 60 lits en soins intensifs et moins de 100 respirateurs pour 2 millions de personnes. Une situation qui ne permettrait de traiter qu’une infime partie de la population[19]. Gaza attend donc une épidémie qu’elle ne pourra que très difficilement affronter.

Notons tout de même de nombreuses initiatives positives : Médecins sans frontières s’apprêtent à installer une unité de soins dans un des hôpitaux de l’enclave[20], l’Organisation mondiale de la santé a fait don de 500 kits de dépistage et le Qatar a versé 150 millions de dollars au gouvernement de Gaza pour aider à faire face à la pandémie[21].

La relation avec Israël

Selon le droit international coutumier et humanitaire, notamment la Convention de Genève relative à la protection des personnes civiles en temps de guerre de 1949, les puissances occupantes ont des obligations envers les populations occupées. Son statut de puissance occupante place donc Israël face à des obligations envers la population gazaouite : lever au moins partiellement le blocus pour permettre l’acheminement des biens nécessaires ou s’engager à fournir une assistance médicale à la population. Pour l’instant, l’État hébreu n’apporte qu’une aide très minimale, facilitant seulement le passage de l’aide internationale dans la bande de Gaza[22].

Certains vont jusqu’à affirmer qu’Israël profite du coronavirus pour mettre en œuvre de manière anticipée le plan Trump : les israéliens exploiteraient le confinement de la Cisjordanie pour accélérer l’annexion de terres palestiniennes [23]. En effet, la violence perpétrée par les colons israéliens vivant près des communautés palestiniennes s’est intensifiée. Ils profitent du confinement pour s’approprier les terres, sachant pertinemment que les palestiniens ne viendront pas manifester en groupe tel qu’ils ont l’habitude de le faire lors des attaques de ce genre[24]. Les palestiniens de Cisjordanie se retrouvent face à un dilemme : rester chez eux pour se protéger du virus mais perdre leurs terres ou bien protester contre les tentatives d’annexion mais en prenant un risque grave pour leur santé.

Selon l’avocate Dianna Buttu[25], certaines mesures prises par le régime israélien pourraient se normaliser et aggraver encore la situation : annexion de parts encore plus larges des territoires palestiniens, arrestations massives, destruction des infrastructures médicales… le tout au nom de la « sécurité publique ». Les militants de la bande de Gaza sont conscients que la question de leur libération disparaîtra derrière la crise du coronavirus pendant encore un certain temps.

Capucine Hamon
Master 1 Droit international et européen – Université Toulouse 1 Capitole

 


Notes de bas de page

[1] « Des clés pour comprendre le conflit israélo-palestinien », 13 janvier 2017, LObs [en ligne]. Disponible sur https://www.nouvelobs.com/monde/20170113.AFP5265/des-cles-pour-comprendre-le-conflit-israelo-palestinien-et-la-conference-de-paris.html (consulté le 17/04/2020).

[2] Mélissa Barra, « Israël-Palestine : aux sources du conflit », 23 janvier 2019, Lumni [en ligne]. Disponible sur https://www.lumni.fr/video/israel-palestine-aux-sources-du-conflit (consulté le 17/04/2020).

[3] Conseil de sécurité des Nations Unies, Résolution 2334 (2016) du 23 décembre 2016, Un.org [en ligne]. Disponible sur https://www.un.org/en/ga/search/view_doc.asp?symbol=S/RES/2334(2016)&referer=http://www.un.org/en/sc/documents/resolutions/2016.shtml&Lang=F (consulté le 17/04/2020).

[4] « Vote sur la colonisation à l’ONU : Nétanyahou dénonce une résolution ‘honteuse’ », 24 décembre 2016, Le Monde [en ligne]. Disponible sur https://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2016/12/24/vote-sur-la-colonisation-a-l-onu-netanyahou-denonce-une-resolution-honteuse_5053751_3218.html (consulté le 22/04/2020).

[5] Comme par exemple les sommets de Camp David (2000) et Taba (2001) impulsés par Bill Clinton qui n’aboutiront à rien du fait d’un désaccord des responsables israéliens et palestiniens sur la question des lieux saints, ou bien « le plan arabe » (2002 et 2007) émanant de l’Arabie saoudite, qui n’aboutira pas non plus du fait du refus d’Israël de négocier sur la question des réfugiés palestiniens.

[6] White House, « Peace to prosperity : A vision to improve the lives of the Palestinian and Israeli people », janvier 2020, Whitehouse.gov [en ligne]. Disponible sur https://www.whitehouse.gov/wp-content/uploads/2020/01/Peace-to-Prosperity-0120.pdf (consulté le 17/04/2020).

[7] Alain Gresh, « Israël-Palestine, un plan de guerre », mars 2020, Le Monde Diplomatique n°792, page 6.

[8] Alain Gresh, « Israël-Palestine, un plan de guerre », mars 2020, Le Monde Diplomatique n°792, page 6.

[9] Conseil de Sécurité des Nations Unies, Résolution 242, 22 novembre 1967, Un.org [en ligne]. Disponible sur https://undocs.org/fr/S/RES/242(1967) (consulté le 17/04/2020).

[10] Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement, « Rapport sur l’assistance de la CNUCED au peuple palestinien : évolution de l’économie du Territoire palestinien occupé », 25 septembre 2015, Unctad.org, [en ligne]. Disponible sur https://unctad.org/meetings/fr/SessionalDocuments/tdb62d3_fr.pdf (consulté le 17/04/2020).

[11] Olivier Pironet, « À Gaza, un peuple en cage », septembre 2019, Le Monde Diplomatique n°786, page 20.

[12] Olivier Pironet, « À Gaza, un peuple en cage », septembre 2019, Le Monde Diplomatique n°786, page 20.

[13] Anthony Lesme, « Gaza subit une pollution terrible… qui se répercute sur Israël », 27 juillet 2017, Reporterre.net [en ligne]. Disponible sur https://reporterre.net/Gaza-subit-une-pollution-terrible-qui-se-repercute-sur-Israel (consulté le 17/04/2020).

[14] « Gaza, une prison à ciel ouvert », 8 décembre 2014 , L’Express [en ligne]. Disponible sur https://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-moyen-orient/israel-et-gaza-apres-la-treve_729577.html (consulté le 17/04/2020).

[15] Maha Hussaini, « L’endroit le plus sûr au monde : les Gazaouis ironisent sur la menace de coronavirus », 3 mars 2020, Middle Est Eye [en ligne]. Disponible sur https://www.middleeasteye.net/fr/en-bref/lendroit-le-plus-sur-au-monde-les-gazaouis-ironisent-sur-la-menace-de-coronavirus (consulté le 18/04/2020).

[16] « Gaza resumes coronavirus testing, but equipment remains short in supply », 12 avril 2020, Al Monitor [en ligne]. Disponible sur https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2020/04/gaza-resume-coronavirus-testing-equipment-short-supply.html (consulté le 18/04/2020).

[17] Ziad Medoukh, «  À Gaza, nous sommes passés d’une prison ouverte à une prison fermée », 30 mars 2020, Middle East Eye [en ligne]. Disponible sur https://www.middleeasteye.net/fr/opinion-fr/gaza-nous-sommes-passes-dune-prison-ouverte-une-prison-fermee (consulté le 19/04/2020).

[18] René Backmann, « À Gaza, la propagation du coronavirus risque d’être un désastre incontrôlable », 6 avril 2020, Mediapart [en ligne]. Disponible sur https://www.mediapart.fr/journal/international/060420/gaza-la-propagation-du-coronavirus-risque-d-etre-un-desastre-incontrolable?page_article=1 (consulté le 19/04/2020).

[19] Elise Thiebaut, « Coucou le monde, comment ça va avec le couvre-feu ? », 14 avril 2020, Mediapart [en ligne]. Disponible sur https://blogs.mediapart.fr/edition/patriotes-de-tous-les-pays/article/140420/coucou-le-monde-comment-ca-va-avec-le-couvre-feu-gaza-au-temps-du-corona (consulté le 19/04/2020).

[20] Louis Imbert, « Gaza démunie face à l’imminence de l’épidémie », 27 mars 2020, Le Monde [en ligne]. Disponible sur https://www.lemonde.fr/international/article/2020/03/27/gaza-demunie-face-a-l-imminence-de-l-epidemie_6034631_3210.html (consulté le 19/04/2020).

[21] Ibid (13).

[22] Soulayma Mardam Bey, « Face à un possible désastre humain, Gaza retient son souffle », 23 mars 2020, L’Orient Le Jour [en ligne]. Disponible sur https://www.lorientlejour.com/article/1211562/face-a-un-possible-desastre-humanitaire-gaza-retient-son-souffle.html (consulté le 18/04/2020).

[23] Fareed Taamallah, « Israël se sert du coronavirus pour mettre en œuvre l’accord du siècle », 8 avril 2020, Middle East Eye [en ligne]. Disponible sur http://www.france-palestine.org/Israel-se-sert-du-coronavirus-pour-mettre-en-oeuvre-l-accord-du-siecle (consulté le 18/04/2020).

[24] Akram Al-Waara, « En Cisjordanie, les colons profitent du confinement lié au coronavirus pour annexer des terres palestiniennes », 2 avril 2020, Middle East Eye [en ligne]. Disponible sur http://www.france-palestine.org/En-Cisjordanie-les-colons-profitent-du-confinement-lie-au-coronavirus-pour (consulté le 19/04/2020).

[25] Dianna Buttu, « La pandémie met à nu le racisme systémique d’Israël », 14 avril 2020, The Palestine Chronicle [en ligne]. Disponible sur https://www.chroniquepalestine.com/la-pandemie-met-a-nu-le-racisme-systemique-israel/ (consulté le 17/04/2020).