Le 15 septembre 2019, les Tunisiens ont été appelés aux urnes lors du premier tour des élections présidentielles. Deux jours plus tard, ce sont les habitants de l’État hébreu qui ont exercé leur droit de vote lors des élections législatives. Alors qu’en Tunisie la question de la normalisation[1] des relations entre les deux pays a été abordée lors des campagnes électorales, en Israël, cette problématique était absente du débat public. La proximité temporelle entre les deux élections nous donne l’occasion de faire le point sur un thème sensible.

Histoire des relations entre la Tunisie et Israël

Les relations entre la Tunisie et Israël ont débuté dans les années 1950 sous une forme discrète. En juin 1952, un représentant du Président tunisien Habib Bourguiba a rencontré l’ambassadeur israélien Gidon Rafael à l’ONU[2]. La Tunisie a souhaité recevoir le soutien d’Israël pour son indépendance. En échange, elle s’est engagée à ne pas appeler à la destruction de l’État juif et de promouvoir la paix dans la région.

À la suite de l’indépendance de la Tunisie en 1956, les relations discrètes entre les États ont continué sur un plan économique. C’est ainsi qu’en 1965, à la demande de Habib Bourguiba junior lors d’un voyage en Washington, Israël a été sollicité par les États-Unis dans le but de convaincre la France et l’Allemagne de l’Ouest d’accorder une aide financière d’un montant de 20 millions de dollars à la Tunisie[3].

En 1985, les relations entre les deux États ont commencé à se dégrader. Le 1er octobre, lors de l’opération « Jambe de bois », l’armée de l’air israélienne a attaqué le quartier général de l’Organisation de libération de la Palestine à Hammam Chott, causant la mort de 68 personnes[4].

Malgré ces événements, en 1996, les deux pays ont décidé d’officialiser leurs relations en ouvrant mutuellement à Tunis et à Tel-Aviv des bureaux d’intérêt[5]. Toutefois, six ans plus tard, la Tunisie a rompu les relations diplomatiques avec Israël, à la suite des événements de la seconde Intifada[6].

Depuis lors, les deux pays n’entretiennent pas de relations diplomatiques. Toutefois, des contacts limités existent, notamment dans le cadre du pèlerinage annuel de la Ghriba.

Une volonté politique de normalisation ?

Les tensions en Tunisie au sujet d’une éventuelle normalisation avec Israël ne sont pas nouvelles. On se souvient des deux propositions de loi déposées par le Front populaire, coalition de parties de gauche et d’extrême gauche, en 2015 et 2018, qui tendaient à criminaliser toute tentative de normalisation avec Israël. Ces deux propositions ont eu peu de succès politique puisqu’aucune d’elle n’a dépassé le stade de l’examen en commission[7]. Toutefois, ces propositions ont eu un impact sur le terrain, causant d’amples manifestations[8]. Plus récemment encore, en juin 2019, des centaines de manifestants ont dénoncé l’arrivée d’un groupe d’Israéliens accompagné par une chaîne de télévision israélienne. Pourtant, ceux-ci étaient invités par le ministre du Tourisme tunisien René Trabelsi. De confession juive, ce dernier a par la suite fait part de son opposition à tout rapprochement entre les deux pays[9].

À la même période, Khemaies Jhinaoui, le ministre des Affaires étrangères tunisien, s’est également exprimé contre la normalisation des relations israélo-tunisiennes. Selon lui, « La non-normalisation s’explique par une raison simple. C’est que la normalisation est tributaire de la paix qui n’existe, malheureusement, pas au Moyen-Orient »[10].

Néanmoins, certains hommes politiques ont exprimé ouvertement leur soutien en faveur d’une telle normalisation. On citera par exemple Mohamed Guefrach, président du Front de salut de la Tunisie, qui a renoncé à sa candidature pour les présidentielles afin d’exprimer le soutien de son parti à la candidature de Abdelkrim Zbidi.

Lors d’une interview donnée à la chaîne israélienne i24 news en août dernier, M. Guefrach a déclaré avoir officiellement demandé à M. Zbidi de normaliser les relations avec Israël une fois élu. Selon lui, « Il faut qu’Israël aide les Tunisiens à comprendre que le Hamas, le Hezbollah et les partis djihadistes sont les ennemis du peuple tunisien, et non l’État israélien »[11]. Toutefois, M. Zbidi a précisé que les propos de M. Guefrach n’engageaient que lui.

En tout état de cause, M. Zbidi ne sera pas présent au second tour des élections présidentielles, n’ayant recueilli que 10,73 % des suffrages exprimés.

À l’appel de Mohamed Guefrach à la normalisation avec Israël s’est joint celui de Mounir Baatour, premier candidat gay à une élection présidentielle dans un pays arabe[12]. Toutefois, sa candidature à la présidence a été rejetée, faute d’un nombre suffisant de signatures[13].

Lors du second tour des élections présidentielles s’affronteront donc Kais Saied, ayant obtenu 18,40 % des suffrages, et Nabil Karoui, ayant obtenu 15,58 % des suffrages.

Tandis que la position du premier sur la question de la normalisation est connue, celle du second demeure incertaine. En effet, lors des débats en vue des présidentielles, M. Saied s’est fermement opposé à toute normalisation avec Israël, en la qualifiant de « haute trahison »[14]. M. Karoui, actuellement emprisonné, n’était pas présent a ce débat et ne s’est pas encore exprimé sur le sujet.

 Il résulte de cette combinaison de volontés politiques et populaires qu’une normalisation des relations avec Israël ne paraît pas proche. Toutefois, celle-ci ne peut pas être catégoriquement exclue.

Normaliser, comment?

 D’après l’article 2 de la Convention de Vienne de 1961[15] sur les relations diplomatiques, « L’établissement de relations diplomatiques entre États et l’envoi de missions diplomatiques permanentes se font par consentement mutuel »[16]. La convention est donc muette sur la forme selon laquelle des relations diplomatiques peuvent être instaurées. Dès lors, deux formes principales peuvent être envisagées : la forme contractuelle et la forme unilatérale.

La forme contractuelle passe par la conclusion d’un traité entre les deux États. C’est le cas, par exemple, du traité de paix entre Israël et la Jordanie, signé le 26 octobre 1994.

Dans le cas de la Tunisie, la forme contractuelle semble a priori difficile. En effet, le droit international laisse aux droits nationaux le soin de déterminer les modalités de signature et ratification des traités. Ainsi, il convient de se référer à la Constitution tunisienne dont l’article 62 précise que « Le Chef du Gouvernement est seul habilité à présenter les projets de loi d’approbation des traités »[17]. Il en résulte qu’un projet de loi d’approbation d’un traité de normalisation devra être présenté par le Chef du gouvernement, approuvé par le Parlement et ratifié par le Président de la République (article 77 de la Constitution). Or, cette opération complexe, qui nécessite la coopération d’un grand nombre de politiciens, a peu de chance d’aboutir.

La voie unilatérale est plus aisée à mettre en œuvre. Il s’agirait pour le Chef du gouvernement ou le Président de la République de déclarer publiquement son intention de normaliser les relations. Une telle déclaration pourrait être suivie d’une ouverture d’ambassade, de bureaux d’intérêt ou même d’une chambre de commerce. Par sa qualité, l’auteur de la déclaration engagerait son État. La forme unilatérale a par exemple été récemment utilisée par les États Unis, pour reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël.

Il en résulte que, d’un point de vue technique, une normalisation est possible. Mais reste encore la question essentielle : pourquoi normaliser ?

Normaliser, pourquoi ?

Les normalisations récentes qui sont intervenues entre Israël et le Chad et l’Indonésie, ainsi que le rapprochement avec l’Arabie Saoudite, se sont faites pour des motifs différents. S’agissant de l’Arabie Saoudite, les raisons étaient plutôt d’ordre politique et sécuritaire : il s’agissait de lutter contre l’Iran[18]. S’agissant du Chad et de l’Indonésie, ce sont des raisons d’ordre économique qui ont poussé les deux États à instaurer des relations diplomatiques. Dans le cas de la Tunisie, ce sont ces dernières raisons qui doivent être mises en avant. En effet, en 2017, le Premier ministre israélien, Binyamin Netnayahu a déclaré que « le monde arabe a besoin de technologie et d’innovation. Il a besoin d’eau, d’électricité, de soins médicaux et de technologies de pointe »[19].

Le cas tunisien lui donne raison sur deux points. D’abord, en ce qui concerne les problèmes hydrauliques, en 2018, plusieurs villes tunisiennes ont été privées d’eau durant le début de l’été. Le secrétaire d’État chargé des ressources hydrauliques a déclaré par la suite que la « Tunisie souffre d’une pénurie d’eau »[20].  Ensuite, quant à l’innovation et aux progrès technologiques, en 2016, dans le rapport annuel sur les technologies de l’information et de la communication effectué par le forum économique, la Tunisie a été classée 81e sur 139 pays étudiés[21]. Or, force est de constater que dans ces deux secteurs, une coopération avec des entreprises israéliennes ne pourrait être que bénéfique pour la Tunisie. En effet, Israël est un des leaders mondiaux tant dans le domaine de l’innovation que celui de l’utilisation des eaux usées[22].

Conclusion

 En somme, malgré quelques appels à la normalisation et les bénéfices qui pourraient en résulter, il est fort probable que les élections présidentielles ne changeront pas le statu quo.


Shay Lakhter
M2 Contentieux, arbitrage et modes alternatifs de règlement des conflits – Université Paris II Assas

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Notes de bas de page :

[1] Dans le contexte israélo-tunisien, par normalisation nous entendrons la reprise de relations diplomatiques et amicales entre les Etats.

[2] Michael M. Laskier, Israel and the Maghreb at the height of the arab-israeli conflict: 1950s—1970s, Middle East Review of International Affairs, Vol. 4, No. 2 (June 2000)

[3] Noémie Grynberg, Israël – Tunisie : de longues, mais discrètes relations : http://noemiegrynberg.e-monsite.com/pages/politique/israel-tunisie-de-longues-mais-discretes-relations.html, consulté le 17 septembre 2019.

[4] Jeune Afrique, La Tunisie, spécialiste des polémiques en lien avec Israël ? : https://www.jeuneafrique.com/456850/politique/tunisie-specialiste-polemiques-lien-israel/, consulté le 17 septembre 2019.

[5] L’expression provient du discours de Warren Christopher, secrétaire d’Etat américain. Traduction de « interest group », le terme désigne globalement une organisation non politique qui oeuvre à la promotion d’intérêts communs.

[6] Ibid.

[7] Le Monde, En Tunisie, le débat trop sensible sur la « criminalisation » des relations avec Israël

https://www.lemonde.fr/afrique/article/2018/02/20/en-tunisie-le-debat-trop-sensible-sur-la-criminalisation-des-relations-avec-israel_5259896_3212.html, consulté le 22 septembre 2019.

[8] Presstv, Tentative d’invasion du sol tunisien par Israël : les manifs se succèdent : https://www.presstv.com/DetailFr/2019/06/16/598627/Les-Tunisiens-irrits-contre-linfiltration-du-Mossad, consulté le 18 septembre 2019.

[9] Le monde juif, Le ministre juif tunisien du Tourisme René Trabelsi : “Je suis contre toute normalisation avec Israël”, https://www.lemondejuif.info/2019/06/le-ministre-juif-tunisien-du-tourisme-rene-trabelsi-je-suis-contre-toute-normalisation-avec-israel/, consulté le 22 septembre 2019.

[10] Anadolu Agency, Jhinaoui : Le gouvernement tunisien n’a aucune intention de normaliser avec Israël : https://www.aa.com.tr/fr/afrique/jhinaoui-le-gouvernement-tunisien-na-aucune-intention-de-normaliser-avec-isra%C3%ABl/1503795, consulté le 17 septembre 2019.

[11] I24 News, Guefrach à un média israélien : « J’ai demandé à Zbidi d’établir des relations avec Israël » : http://www.webdo.tn/2019/08/25/guefrach-a-un-media-israelien-jai-demande-a-zbidi-detablir-des-relations-avec-israel/, consulté le 17 septembre 2019.

[12] Slate, Mounir Baatour, le premier candidat gay à la présidence en Tunisie : http://www.slate.fr/story/180399/tunisie-elections-presidentielles-15-septembre-mounir-baatour-premier-candidat-gay, consulté le 18 septembre 2019.

[13] Huffpost, En Tunisie, le candidat gay Mounir Baatour recalé pour la présidentielle, https://www.huffingtonpost.fr/entry/la-candidat-lgbt-friendly-mounir-baatour-recale-en-tunisie_fr_5d541b0fe4b05fa9df084582, consulté le 18 septembre 2019.

[14] Le Monde, Présidentielle tunisienne : Kaïs Saïed, juriste conservateur, est en tête du premier tour, https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/09/16/presidentielle-tunisienne-kais-saied-juriste-hyper-conservateur-est-en-tete-du-premier-tour_5510991_3212.html, consulté le 18 septembre 2019.

[15] Les deux Etats sont liés par la Convention. La Tunisie le 24 janvier 1968. Israel l’a ratifié le 11 août 1970.

[16] Convention de Vienne de 1961 sur les relations diplomatiques, accessible sur http://legal.un.org/ilc/texts/instruments/french/conventions/9_1_1961.pdf

[17] Constitution de la République tunisienne du 26 janvier 2014, accessible sur http://www.legislation.tn/sites/default/files/news/constitution-b-a-t.pdf

[18] Areion 24 news, Un rapprochement Arabie saoudite-Israël, jusqu’où ? : https://www.areion24.news/2019/04/30/un-rapprochement-arabie-saoudite-israel-jusquou/, consulté le 18 septembre 2019

[19] Ahmed Abbes, L’ennemi sioniste en Tunisie : Réflexions sur la normalisation galopante : http://tacbi.org/node/88

[20] Huffpost, L’eau en Tunisie : Entre pénurie et mauvaise gouvernance… la crise continue ! : https://www.huffpostmaghreb.com/entry/leau-en-tunisie-entre-penurie-et-mauvaise-gouvernance-la-crise-continue_mg_5b6381e3e4b0eb29100e59d9, consulté le 18 septembre 2019.

[21] Huffpost, La Tunisie accuse un retard dans l’innovation et dans l’utilisation des TIC dans les affaires : https://www.huffpostmaghreb.com/2016/07/09/nouvelles-technologies-tu_n_10902210.html, consulté le 18 septembre 2019.

[22] The times of Israël, Israël à la pointe de l’utilisation des eaux usées : https://fr.timesofisrael.com/israel-a-la-pointe-de-lutilisation-des-eaux-usees/, consulté le 18 septembre 2019.