Les élections européennes ont révélé, durant ces dernières semaines, leur lot de surprise ; Nombre record de listes candidates, élections de députés anglais suite au sempiternel report du Brexit, montée en puissance des Verts… Mais certaines certitudes n’ont pas été ébranlées. C’est ainsi sans surprise que le peuple hongrois s’est réveillé le 27 mai aux sons d’une victoire retentissante du parti au pouvoir, le Fidesz, dirigé par l’actuel Premier ministre, Viktor Orbán. Porte-drapeau du sentiment hostile à l’UE depuis maintenant de nombreuses années, V. Orbán voit son choix conforté par les 56 % des suffrages exprimés que son parti a brigué, loin devant la compétition [1], un an après son écrasante victoire lors des élections législatives qui lui ont offertes un quatrième mandat [2]. Alors, comment expliquer un tel engouement à l’échelle nationale pour un personnage pourtant largement décrié par la presse internationale ?

De libéral à « illibéral »

Viktor Orban lors de son discours de 1989 sur la Place des héros de Budapest. (capture d’écran de la vidéo du discours retransmis)

Il fût un temps où V. Orbán n’était pas aussi impopulaire outre ses frontières. C’est en 1989 que, pour la première fois, les projecteurs sont réellement braqués sur lui. L’été de cette année, c’est un jeune Viktor au futur victorieux que découvre le monde. Un jeune Viktor aux cheveux longs, mal rasé, aux vêtements délabrés, qui vient prononcer un court discours de six minutes devant deux cent cinquante mille personnes [3]. A vingt-six ans, il vient représenter un parti naissant, le Fidesz, qui représente les jeunes hongrois opposés à l’URSS dont la Hongrie vient de se détacher.

Sa plaidoirie pour la tenue d’élections libres aux lendemains de la promulgation de la République de Hongrie lui vaut l’attention de nombreux chefs d’Etat étrangers qui voient en lui un potentiel leader jeune et dynamique dans une Europe de l’Est émiettée. De fait, il est diplômé d’Oxford, grâce à une bourse de l’homme d’affaire d’origine hongroise George Soros, mais issu de milieux extrêmement modestes. Il est jeune, libéral, charismatique et surtout, farouche opposant de l’Est. Ainsi est-il invité auprès de François Mitterrand peu de temps après [4].

Durant plusieurs années cependant, son succès n’est que relatif sur le plan politique national. Dans un entre-deux idéologique, le Fidesz ne rencontre que peu de succès, coincé entre une gauche grandissante et une droite à l’électorat stable, mais plus faible. En 1998, c’est un V. Orbán rasé et en costume que la Hongrie redécouvre et élit à la tête de son pays. Le Fidesz devait choisir une position plus marquée, il a choisi le populisme nationaliste [5]. Après un premier mandat aux résultats mitigés mais pas catastrophiques, le Fidesz est obligé en 2002 de former une coalition avec la gauche, au détriment de V. Orbán, relégué au travail parlementaire seul.

La haine de l’opposition

Portrait de Viktor Orban en 2010 suite à sa réélection (kormany.hu)

Pendant huit ans, V. Orban perd cependant chaque élection de peu, et est rélégué à l’opposition. Mais en 2010, après une crise des subprimes venu ébranler le pays et affaiblir le parti au pouvoir, le Fidesz gagne à nouveau les élections législatives. Le Premier ministre met alors en place ce qu’il qualifie lui-même de  »démocratie illibérale » [6], développant son arsenal législatif en accord avec son entourage, pour gouverner sur un pays dans lequel les voix dissidentes semblent bien silencieuses.

Pour assurer le mutisme de l’opposition, Orbán a pu bénéficier, depuis 2010, d’un Parlement qui lui est aux deux tiers favorables, ce qui implique qu’il peut promulguer aisément toute loi en faveur de son parti et même modifier la Constitution hongroise. Le 23 décembre 2011, il fait adopter une loi qui vient remplacer le système de décentralisation qui prévalaient avant par un système largement centralisé, où le pouvoir régional n’est que déconcentré [7].  Cette même année, le Premier ministre amende la Constitution afin de rendre excessivement compliqué toute grève, de permettre la nomination des agents publics de tous milieux directement par le pouvoir central ou encore pour supprimer toute notion d’égalité [8]

Une domination institutionnalisée

 Certaines réformes font un peu plus de bruit, ou du moins suscitent un peu plus de protestation au niveau international. C’est ainsi le cas de la loi du 11 décembre 2018 sur les églises, qui rend la majorité d’entre elles non pas illégales, mais non reconnues par la loi [9]. La réforme, difficilement compréhensible par les justiciables qui y sont soumis, rend en fait la majorité des églises inaptes à bénéficier de toute forme d’aide, qu’elle soit étatique ou non , et les condamne ainsi à une mort lente et silencieuse, pendant qu’un petit nombre d’églises, choisies par l’Etat, ont droit à de nombreuses aides leur permettant de s’étendre largement. [10] Pourtant, la promulgation de la loi fait suite à une décision de la Hongrie par la Cour européenne des droits de l’homme de 2014 dans laquelle le pays est condamné pour une loi en tout point similaire sur le fond [11]. Dans un climat où le Premier ministre prône sans cesse un retour des valeurs chrétiennes face à la montée de l’Islam [12], une telle loi vient assurer un manque de pluralité religieuse au profit des églises chrétiennes proches du pouvoir.

George Soros au World Economic Forum de 2018 (Mirko Ries/swiss-image.ch)

Ce contrôle, V. Orbán vient également l’exercer sur l’éducation, dans un pays où les écoles privées semblent être les seuls pouvant échapper au contrôle resserré de l’Etat [13]. Ainsi a-t-il pendant de nombreuses années exercé une véritable croisade contre celui qui jadis fût son bienfaiteur, George Soros [14]. Lorsque ce dernier a formé l’Université de l’Europe central (CEU), il a injecté des millions d’euros pour former, dès 1991, la jeune élite de l’Europe de l’Est militant pour une société plus ouverte, dont V. Orbán faisait partie. Mais au gré du temps, le vent a tourné, et la CEU s’est trouvée être un fabuleux laboratoire pour la pensée dissidente hongroise. En 2016, au milieu d’un mouvement de restructuration des écoles, le Parlement fait alors passer une loi obligeant toute école bénéficiant majoritairement de fonds étrangers d’avoir un campus à l’endroit d’où les fonds proviennent sous peine de voir son campus hongrois fermer. Une seule école en Hongrie n’est alors susceptible d’être soumise à cette loi : La CEU [15]. Depuis 2010, les réformes se multiplient mais le but semble être le même : conforter la position au pouvoir de V. Orbán et assurer l’enrichissement des classes les plus élevées tout en leur garantissant l’immunité judiciaire. Les lois en témoignent amèrement lorsqu’elles viennent tripler le nombre d’heures supplémentaires pouvant être imposées par un employeur, les faisant passer à quatre cent heures par an en moyenne sur trois ans [16], ou encore lorsqu’elles viennent créer une nouvelle agence médiatique placée sous le contrôle de l’Etat [17], phagocytant par son biais tout média d’opposition [18].

Sous les mandats successifs de V. Orbán, le niveau de corruption en Hongrie a augmenté exponentiellement pour devenir l’un des pays les plus corrompus d’Europe [19] et les scandales de favoritisme, notamment pour des marchés publics, se multiplient [20], sous l’œil bienveillant de la nouvelle Cour créée spécialement par le Fidesz et dont les juges, nommés par le parti au pouvoir, ont le monopole des litiges concernant l’Etat [21]. A l’heure où son amitié est courtisée par de nombreux hommes et femmes politiques de droite [22], il serait facile de ne se concentrer que sur ses positions anti-migrants qui sont, à bien des égards, ses seuls points communs avec le reste de le droite eurosceptique nouvellement élue.

Une droite volontairement esseulée

Viktor Orban au Tallin Digital Summit de 2017 (Estonian Presidency)

Défenseur auto-proclamé des valeurs judéo-chrétiennes de l’Europe, V. Orbán entretient surtout un mythe hongrois prégnant, celui d’un pays humilié et offensé par les diverses occupations étrangères [23], russes ou ottomanes, mais surtout par l’Europe de l’Ouest et le Traité du Trianon qui, au sortir de la Première Guerre Mondiale, divisa largement l’ancien Royaume hongrois [24], divisant le territoire de deux tiers. Lorsque V. Orbán est revenu au pouvoir en 2010, il décrète que le 4 juin, jour de la signature du Traité, sera un jour de commémoration. Face à la peur de la domination, le Fidesz brandit un rejet non seulement des migrants, mais aussi de toute forme de libéralisme économique, au contraire des autres parties d’extrême droite européenne. Le même jour, il plaide pour un retour des minorités d’origine hongroises restées sur les territoires perdus lors de la signature du Traité ; Une diaspora de deux millions de personnes qu’il intègre depuis progressivement dans la Hongrie en facilitant largement leur naturalisation [25].

Mais face aux autres migrants, le Premier ministre hongrois est bien moins conciliant. Dès 2015, il commence la construction de larges murs barbelés qui le placent comme effigie d’une droite européenne protestant activement pour un retour des frontières solides. Il devient alors le  »grand gagnant de la crise migratoire » [26], soudainement propulsé sur le devant de la scène politique malgré la petite taille de son pays (dix millions d’habitants). Même une fois les murs passés, la politique migratoire ne laisse que peu de chances à ceux qui restent, enfoncés dans un imbroglio juridique les poussant le plus souvent à abandonner toute procédure [27]. Les autres restent dans des conditions déplorables, dénoncées vivement par la Cour européenne des droits de l’homme [28] auprès de laquelle une procédure a déjà été engagée [29].

Malgré les apparences, et malgré les avances qui lui sont faites, V. Orbán a longtemps refusé toute alliance avec l’extrême droite européenne [30]. Exclu du Parti populaire européen (PPE) pour ses positions hostiles à l’UE, parti de droite au Parlement européen, le chef du Fidesz semble toutefois se rapprocher de l’extrême droite de Matteo Salvini [31], même s’il n’a pas encore participé à une réunion réunissant d’autres représentants d’extrême droite dans l’Union européenne [32]

La position dominante du Premier ministre hongrois a donc perduré jusque-là sur les bases d’une démocratie illibérale teintée d’un fond d’autoritarisme noyée dans un discours identitaire et profondément nationaliste. Trente ans après son premier discours, Viktor Orbán est bien loin de ses idéaux de jeunesse. Mais, dans un contexte local de protestation contre la corruption étatique et le monopole du pouvoir [33], il devra trouver des alliés dans une Union européenne avec laquelle il a eu, jusqu’à maintenant, des relations plutôt houleuses. Les résultats des élections au Parlement européen du 26 mai semblent lui en donner largement l’occasion.

Abraham LE GUEN
L3 Droit public à Paris XI – Faculté Jean Monnet

[1] Dans les autres pays, Orban plébiscité, Tsipras sanctionné – Richard Hiault pour Les Echos – 26/06/2019

[2] Hongrie : un troisième mandat pour Viktor Orban – Laure Mandeville pour Le Figaro – 08/04/2018

[3]  »The most dangerous man in Europe » – Paul Lendvai pour The Atlantic – 07/04/2018

[4] How an anti-totalitarian militant discovered ultranationalism – Bernard-Henri Lévy pour The Atlantic – 13/05/2019

[5]  »The most dangerous man in Europe » – Paul Lendevai pour The Atlantic – 07/04/2018, précité

[6] Hongrie : Viktor Orban, architecte de la démocratie non libérale en Europe – Alain Salles, Jean-Baptiste Chastand et Blaise Gauquelin pour Le Monde – 29/04/2016

[7] Hongrie, laboratoire d’une nouvelle droite – G. M. Tamas pour Le Monde diplomatique – Ed. Février 2012

[8] Idem

[9] Hungary’s new church law is worse than the first – H. David Baer pour The Texas Lutheran University – 28/12/2018

[10] Idem

[11] CEDH 8 avril 2014 Magyar Keresztény Mennonita Egyhaz et autres contre Hongrie (n° 70945/11)

[12] Migrants : Orban, un croisé chrétien contre l’islam – Emmanuel Berretta pour Le Point – 23/06/2018

[13] Viktor Orban’s war on intellect – Franklin Foer pour The Atlantic – Ed. Juin 2019

[14]  »A useful punching bag » : why Hungary’s Viktor Orban has turned on George Soros – Shaun Walker pour The Guardian – 22/06/2017

[15] Viktor Orban’s war on intellect – Franklin Foer pour The Atlantic, Ed. Juin 2019, précité

[16] Thousands rally against Hungary’s overtime work law, PM Orban – Sandor Peto pour Reuters – 05/01/2019

[17] Orban and his allies cement control of Hungary’s news media – Patrick Kingsley pour The New York Times – 29/11/2018

[18] Hungary’s Orban now controls a media juggernaut – Zoltan Simon et Marek Strzelecki pour Bloomberg – 29/11/2018

[19] Corruption perception index 2018Transparency International

[20] Hongrie : les pratiques douteuses du clan Orban – 20h de France 2 – 05/04/2018

[21] Hungary creates new court system, cementing leader’s control of judiciary – Benjamin Novak & Patrick Kingsley pour The New York Times – 12/12/2018

[22] Meeting at the razor wire : Hungary’s Viktor Orban, Italy’s Matteo SalviniThe National – 02/05/2019

[23] Le beau Danube noir – Evelyne Pieiller pour Le Monde Diplomatique – Ed. Novembre 2016

[24] Des frontières mouvantes – Agnès Stienne pour Le Monde Diplomatique – Ed. Novembre 2016

[25] Européennes : les électeurs fantômes de Viktor Orban – Bogdan Bodnar & Marion Gauthier pour L’Express – 04/05/2019

[26] Die Verzweifelten von Budapest – Keno Verseck pour Der Spiegel – 31/08/2015

[27] Hungary’s migrant abuse is  »matter of urgency », European agency finds – Marc Santora & Benjamin Novak pour The New York Times – 21/05/2019

[28] Report on the visit to Hungary from 4 to 8 february 2019 – Dunja Mijatovic pour la Cour européenne des droits de l’homme – 21/05/2019

[29] Migration and asylum : Commission takes further steps in infrigement procedures against HungaryEuropean Commission – 19/07/2018

[30] Européennes : pourquoi Viktor Orban refuse toute  »alliance » avec Marine Le PenEpoch Time – 18/05/2019

[31] Meeting at the razor wire : Hungary’s Viktor Orban, Italy’s Matteo SalviniThe National – 02/05/2019, précité

[32] Européennes 2019 : à Milan, le grand rendez-vous des partis nationalistes – Maria Afonso pour RFI – 18/05/2019

[33] Vent de révolte des Balkans à la Hongrie – Jean-Arnault Dérens & Simon Rico pour Le Monde Diplomatique – Ed. Mars 2019